IV
Les Trappistes.

« Le Trappiste issu de saint Benoît, adopté par saint Bernard, réformé par Rancé, sauvé par de Lestranges, et dirigé aujourd’hui par le père dom Timothée, abbé de la Grande-Trappe, est au XIXe siècle ce que le Bénédictin était au VIe, le Cistercien au XIIe, moine fervent et laborieux, utile à la religion et à la société, se multipliant comme autrefois, demandé partout, dans chaque diocèse. Il convient à nos mœurs industrielles, plus que tout autre religieux, parce qu’il travaille, il produit, il défriche, ouvre des colonies agricoles, sème et récolte, pour alimenter nos marchés des blés qu’il a récoltés, des troupeaux qu’il a élevés, des étoffes qu’il a tissées, ce qui fait un appoint bien autrement sensible, aux yeux de nos économistes, qu’une somme quelconque de prières ou d’œuvres ascétiques. Il prie néanmoins sans que le travail des mains nuise aux élans de son cœur, sans que ces occupations extérieures troublent jamais son recueillement. Il sait allier toutes choses, l’amour de Dieu, sa sanctification et le soin du prochain ; concilier ensemble l’ascétisme, les macérations et la charité ; être ange au chœur, anachorète à table et laboureur dans les champs. »

Il n’est pas rare de rencontrer, aujourd’hui, des gens qui, à la seule idée de trappiste, se présentent une agglomération d’individus qui végètent tristement à l’ombre de leurs cloîtres, traînant une existence misérable au gré d’une fatalité déplorable, sans autre guide que le caprice. Une erreur si ridicule ne saurait provenir que de ce qu’on n’a point ou qu’on affecte de ne pas avoir la moindre notion sur cette admirable institution.

En effet, la congrégation de la Trappe réalise en elle-même toutes les belles chimères, que nos chercheurs de systèmes ont rêvé en tout temps et qu’ils ne peuvent jamais trouver ; elle forme un gouvernement accompli : son mode est essentiellement monarchique ; là toutes les volontés, comme tous les cœurs, se réunissent et se concentrent en une seule, celle du supérieur. Celui-ci n’a ce titre que pour être le premier à la peine, le premier à l’office divin, le premier à tous les exercices, le modèle de tous ses frères. Il a toutefois un pouvoir absolu sur tous les membres de sa communauté ; mais son pouvoir n’est pas despotique ; c’est plutôt une autorité purement paternelle, qui s’exerce avec toute la charité que prescrivent les règles de l’amour le plus tendre ; ce pouvoir non plus n’est pas arbitraire, il est réglé et limité par de sages constitutions. Un code de lois détermine et fixe tous ses devoirs ; c’est la Règle de saint Benoît, que l’on observe aujourd’hui dans la congrégation, à la lettre et dans toute sa teneur. Comme naturellement toute loi prête plus ou moins aux interprétations, un corps de règlements imprimés en expliquait le véritable sens ; mais depuis 1852, par suite de la séparation des deux observances, le corps des règles porte le titre de Livre des Us. Ces règlements sont vus, examinés et augmentés tous les ans, par une autorité compétente : nous voulons dire le chapitre général qui se tient annuellement, et auquel sont obligés de se trouver tous les abbés et les premiers supérieurs de toutes les maisons de la congrégation. Quoique l’abbé gouverne son abbaye par lui-même et selon sa seule volonté, il est comptable de son administration envers ses supérieurs majeurs ; c’est durant le chapitre général, en particulier, que se fait cette revue.

De plus, le révérendissime vicaire général fait chaque année la visite de toutes les maisons de l’ordre, qui sont sorties de la Grande-Trappe. Ainsi Sainte-Marie du Désert est visitée de droit par l’abbé d’Aiguebelle ; ce n’est que par délégation de ce dernier que dom Timothée peut en faire la visite régulière. Après avoir tout examiné avec la plus exacte sollicitude, il voit chaque religieux en particulier, recueille les observations de chacun, les plaintes qu’il pourrait avoir à formuler, et il en fait ensuite son profit, dans l’intérêt de la gloire de Dieu et pour le plus grand bien de la congrégation.

Dans la communauté, il y a un grand nombre d’emplois ; l’occupation de chacun est de faire goûter et prévaloir en tout la volonté de l’abbé, et celui-ci puise dans l’esprit de Dieu même les communications qu’il transmet à ses subalternes. Une protection divine réside visiblement sur cette administration ; aussi, tant que la régularité et la ferveur s’y maintiennent, la paix et la félicité en sont les compagnes inséparables.

Les religieux de la Trappe sont partagés en deux classes : les religieux de chœur et les frères convers. La première classe de ces religieux comporte généralement les hommes dont l’éducation a été soignée, bien qu’il y ait aussi de ces hommes à qui l’humilité a fait préférer le titre de frère convers ; les religieux de chœur ont pour destination spéciale de chanter l’office divin ; ils sont consacrés au Seigneur par les trois vœux de religion, et de plus par le vœu de stabilité ; on leur donne le nom de Pères.

Les frères convers sont plus particulièrement occupés aux travaux manuels ; cependant ils assistent à une grande partie des offices de nuit et de jour, et quand ils sont occupés au travail pendant l’heure des offices, soit dans l’intérieur du couvent, soit aux champs, ils s’acquittent ensemble et à voix haute des devoirs religieux que les pères pratiquent en même temps dans l’église. Du reste, ils sont soumis, à peu de chose près, aux mêmes règlements que les religieux de chœur.

Qu’on ne se figure pas que l’homme, quelque éclairé et instruit qu’on le suppose, se dégrade, parce qu’il met la main à l’œuvre et vaque quelquefois à de pénibles travaux ; la noble fierté de l’ancienne Rome ne se crut jamais offensée parce que ses plus illustres sénateurs labouraient leurs champs des mêmes mains qui avaient dirigé avec tant d’habileté les rênes de l’Etat ; si c’eût été une dégradation, les noms de ces fameux dictateurs qu’on allait arracher à leur charrue pour en faire les sauveurs de la république, ne seraient jamais passés à la postérité.

Chaque ordre a un costume, invariable, historique et souvent pittoresque. Le Prémontré vêtu de blanc nous rappelle saint Norbert ; le Mineur ceint d’une corde, François d’Assise ; le Trinitaire aux trois couleurs symboliques, blanc, rouge et bleu, Jean de Matha ; le Carme déchaussé, sainte Thérèse ; le Capucin à la longue barbe, Matthieu de Baschi ; le Trappiste au scapulaire noir, Rancé ; le Jésuite, Ignace de Loyola.