La plupart des Céphalés sont androgynes, c’est-à-dire à la fois mâle et femelle.
«—Je voudrais bien savoir, nous disait dernièrement une jeune et jolie dame très-avide d’instruction, si les Mollusques à deux sexes connaissent l’amour?
»—Madame, les Limaçons et les Limaces ont été créés tout exprès pour vous donner une réponse affirmative.
»Épiez ces animaux, d’apparence si apathique, un soir d’été, après une légère pluie, dans une allée de votre jardin ou sur le bord de quelque haie. Vous les verrez s’approcher lentement, se saluer, tourner l’un autour de l’autre; s’approcher davantage, tendre le cou, dresser la tête, se flairer respectueusement; se palper, d’abord avec hésitation, puis avec assurance, puis avec familiarité; se baiser la tête, le front, le mufle, les bords de la bouche.....; se lécher bien délicatement, se chatouiller avec tendresse; retirer précipitamment les cornes, comme si le frôlement était trop vif; les allonger de nouveau; enfin les incliner doucement et les laisser pendantes, comme si le plaisir les fatiguait!.....»
«Un jour, M. Bouchard-Chantereaux fut témoin d’un mouvement de colère très-prononcé, chez une Limace agreste[130] qui avait des prétentions fort amoureuses, et qui, en rencontrant une autre très-froide et très-réservée, lui fit pendant une demi-heure les caresses et les agaceries habituelles, sans être payée le moins du monde de retour. Fatiguée de ses avances, elle agita la tête brusquement, mordit au mufle la belle indifférente, et s’éloigna avec dédain. Cette Limace pensait, avec raison, que l’amour n’exclut pas la dignité!»
«Les Céphalés de la mer sont organisés comme les Céphalés de la terre, et soumis aux mêmes lois. Ils ont les mœurs des Limaçons et des Limaces; ils aiment!»
Les Mollusques à deux sexes, pourvus d’une tête, peuvent donc éprouver et manifester ce je ne sais quoi dont les effets sont incroyables (suivant la juste remarque de Pascal); et, si l’amour n’est pas chez eux aussi profond, aussi exquis, aussi durable que chez les Vertébrés supérieurs, comme ces animaux sont à la fois mâle et femelle, ils le sentent nécessairement de deux manières différentes, ce qui produit un ravissant cumul! «Aimer longtemps, infatigablement, toujours, dit M. Michelet, c’est ce qui rend les faibles forts.» S’il en est ainsi, aimer double doit être l’énergie de l’énergie!
Les Mollusques Acéphales, notons-le en passant, ne sont pas favorisés, sans doute, comme leurs frères les Céphalés. Car, malgré l’opinion généralement admise, le véritable amour vient de la tête et non du cœur, parce que c’est dans la tête que se trouve le cerveau. Voilà pourquoi cette admirable sympathie ne paraît guère manifeste que chez les animaux qui possèdent une tête.
Toutefois notre proposition n’est rigoureusement exacte que pour les animaux chez lesquels le centre sensitif est logé dans ladite tête (les intra-Vertébrés); elle ne l’est plus pour ceux où il réside sur le cou (les extra-Vertébrés). Les Limaces et les Limaçons sentent l’amour avec la nuque!
Cette noble affection ne se montre donc suffisamment développée, chez les Mollusques, que dans les espèces céphalées, c’est-à-dire les plus parfaites, ou, si vous l’aimez mieux, les plus sensibles et les plus locomotiles. Elle offre certainement, chez elles, quelque chose de délicat, peut-être même d’idéal. Mais les pauvres Acéphales ne comprennent pas les tendres sentiments. Est-ce un malheur pour eux? Nous ne le pensons pas; car l’Auteur de toutes choses a donné généreusement à chaque bête tous les sentiments, toutes les sympathies, tous les plaisirs dont elle avait besoin!.....