Tous les journaux scientifiques de l’époque, et même les grandes feuilles quotidiennes, ouvrirent leurs colonnes à l’important débat qui agitait l’Académie.
Un des écrivains les plus puissants et les plus aimés de l’Allemagne, l’illustre Gœthe[143], entreprit de résumer et de commenter la célèbre discussion. Il annonça que les sciences naturelles allaient recevoir une nouvelle direction, et que l’esprit humain était sur le point de faire un très-grand pas.....
La sensation profonde que produisit l’aurore de cette transformation scientifique durait encore le lendemain de cette autre révolution (juillet 1830) qui venait de renverser une ancienne dynastie. On raconte qu’un voyageur récemment arrivé de France s’étant présenté devant Gœthe, celui-ci lui dit aussitôt: «Eh bien! que pensez-vous de ce grand événement? le volcan a fait éruption!—C’est une terrible catastrophe, répondit le visiteur; mais que pouvait-on attendre d’un pareil ministère, si ce n’est que tout cela finirait par l’expulsion de la famille royale!—Il s’agit bien de ces gens-là! je vous parle du débat entre Cuvier et Geoffroy Saint-Hilaire!...» (Sorel.)
II
Geoffroy Saint-Hilaire posait en principe que la nature a formé tous les êtres vivants d’après un plan unique, le même dans son essence, mais varié dans ses applications. Les formes nombreuses que présentent les espèces d’une même classe d’animaux dérivent les unes des autres. Il a suffi à la puissance créatrice de changer quelques-unes des proportions des organes, pour en étendre ou pour en restreindre les fonctions, ou pour leur en donner de nouvelles. Les différences viennent d’une autre complication ou d’une autre modification.
«Toutes les parties essentielles semblent indiquer, comme disait Buffon, qu’en créant les animaux, l’Être suprême n’a voulu employer qu’une idée, et la varier en même temps de toutes les manières possibles, afin que l’homme pût admirer à la fois, et la magnificence de l’exécution, et la simplicité du dessin.»
Avec le fil conducteur de la nouvelle méthode, on peut suivre et reconnaître une partie quelconque de l’organisation à travers ses mille usages et ses mille transformations, et expliquer facilement pourquoi elle est libre dans tel animal, soudée dans tel autre, largement développée dans celui-ci et tout à fait atrophiée dans celui-là[144].
ÉTIENNE GEOFFROY SAINT-HILAIRE.
Cuvier s’efforçait de démontrer que si, par unité de composition, on entend identité, on dit une chose contraire au plus simple témoignage des sens. Si, par là, on entend ressemblance, analogie, on énonce une proposition vraie dans certaines limites, mais aussi vieille dans son principe que la zoologie elle-même, et à laquelle les découvertes les plus récentes n’ont fait qu’ajouter, dans certains cas, des traits plus ou moins importants, sans rien altérer dans sa nature.