Les Sangsues médicinales absorbent sept fois et demie leur poids de sang humain. Les Sangsues de mer ne prennent que deux fois leur poids de sang de poisson. A quoi tient cette différence? A une circonstance de structure fondamentale, qui influe sur les appétits des unes et des autres. Les premières possèdent onze paires d’estomacs énormes, d’autant plus vastes, qu’ils sont plus postérieurs, et dont la dernière est à elle seule presque aussi grande que toutes les autres réunies. Les secondes ont un estomac tubuleux, droit, sans poches latérales. Ajoutons à cette différence que les Sangsues médicinales sont revêtues d’une peau mince, facilement dilatable, et que les Sangsues marines sont habillées d’un cuir épais très-résistant.
Mais le sang du poisson nourrit moins que celui de l’homme. Les Albiones et les Branchellions devraient donc faire de plus gros repas que les Sangsues médicinales? Pourquoi est-ce l’inverse qui a lieu?... Voilà une question physiologique dont nous ignorons la solution. Il s’en présente et s’en présentera souvent de semblables. «Tous ces mystères, dirait Pline, sont impénétrables à la raison humaine, et restent cachés dans la majesté de la nature[161].»
III
La quantité de sang que font perdre les Sangsues de mer est, en définitive, peu considérable relativement à la corpulence de l’animal sucé. Le plus souvent, ce dernier ne semble pas s’apercevoir de la voracité de son parasite. Il est à peine affaibli, il n’est jamais épuisé. On serait même tenté d’admettre qu’à certaines époques, les très-petites saignées qu’on lui pratique le rendent plus leste, plus dispos et lui donnent plus d’appétit!
O bonne, ô sainte, ô divine saignée!
(J. Du Bellay.)
On l’a dit avec raison, les parasites s’attaquent moins à l’organisme qu’à ses produits surabondants. (Van Beneden.)
Ce qui constitue surtout le parasitisme (qu’on nous passe ce mot), c’est le fait remarquable, que l’individu vivant aux dépens d’un autre individu ne fait pas périr ce dernier; à moins de circonstances particulières, lesquelles, par bonheur, se rencontrent rarement. S’il n’en était pas ainsi, l’espèce du parasite, ou celle de l’animal qui le nourrit, devrait nécessairement disparaître, conséquence contraire aux lois essentiellement harmoniques qui régissent l’univers.
IV
Comme les Sangsues ordinaires, les Albiones et les Branchellions sont à la fois mâle et femelle (androgynes). Dans leurs amours, chaque Annélide est en même temps poursuivante et poursuivie, fécondante et fécondée, et par conséquent père et mère; double devoir qu’elle accomplit sans se donner plus de peine ou de souci que n’en prennent les autres animaux qui sont réduits à un seul rôle!