5o Si l’on coupe ou si on lie, en avant et en arrière d’un ganglion, les cordons qui l’unissent avec ses deux voisins, le zoonite de ce ganglion conserve sa sensibilité, mais on a donné naissance à un animal isolé, placé entre deux animaux multiples. Les piqûres qu’on fait éprouver à cet animal ne sont senties que par lui seul.
6o Enfin, quand on coupe ou qu’on lie le cordon médullaire d’une Sangsue, dans la partie moyenne du corps, on produit et l’on isole deux animaux multiples. Il se crée à l’instant deux volontés bien distinctes, et les phénomènes sensitifs et locomotifs qui se passent dans la moitié antérieure n’ont rien de commun avec ceux de l’autre moitié.
Le docteur Vernière a conservé pendant plus de deux mois une Sangsue soumise à cette opération. Rien n’était plus singulier, dit-il, que le conflit des deux volontés entre les deux demi-Sangsues, lorsque la ventouse de chacune se trouvait fixée aux parois du vase. On voyait s’engager une lutte dans laquelle chaque moitié se montrait tour à tour contractée ou tiraillée, suivant qu’elle était ou plus forte ou plus faible. Ce combat durait jusqu’à ce que l’une des deux, moins solidement attachée ou moins robuste, vînt à céder; alors la moitié victorieuse la traînait à sa suite. Mais, à son état de contraction et d’immobilité, il était aisé de voir que c’était à contre-cœur, s’il est permis de le dire, que la moitié vaincue se sentait forcée d’obéir à sa compagne.
7o Si l’on coupe une Sangsue de manière à isoler plusieurs fragments, chacun vivra, même pendant un temps considérable.
On a conservé des tronçons, sans nourriture, pendant quatre, six et onze mois. Carena et Rossi assurent en avoir gardé deux ans.
Ces tronçons présentaient, du reste, des signes notables d’amaigrissement: ils ne mangeaient pas. Tout porte à croire que, si par un procédé quelconque on avait pu les nourrir, en introduisant, par exemple, de temps à autre, quelques gouttes de sang dans leur cavité digestive, leur vie se serait prolongée plus longtemps encore.
Qui sait même si, dans ce cas, il n’y aurait pas reproduction des organes amputés?
«La théorie, a dit un penseur profond, est le seul chemin qui conduise à Dieu, à travers la nature. Il ne suffit pas de voir la création, il faut voir derrière elle le Créateur. Linné, avant de commencer son immortel inventaire des trésors de notre globe, se demande quel est le but suprême de l’histoire naturelle, et se répond solennellement que c’est la glorification du Créateur. Cette belle pensée est aussi forte par sa droiture que par sa piété. Plus nous nous séparons des effets par la vertu du perfectionnement de la science, pour remonter vers les principes, plus nous nous rapprochons de la cause première, et plus sa gloire éclate et nous encourage. Il n’y a, en histoire naturelle, que les points de vue pris dans les lois générales qui aillent vers l’infini. Les quitte-t-on pour descendre vers les détails, ces détails ne trouvent plus d’appui que dans la réalité la plus vulgaire, et la science, humiliée, perd son auréole.» (J. Reynaud.)