La Baudroie possède des appendices flexibles, terminés par deux lobes charnus qu’elle laisse flotter, et au moyen desquels elle entraîne dans sa bouche béante les poissons inexpérimentés trompés par ce faux appât. Rondelet rapporte qu’une Baudroie déposée parmi les herbes aquatiques saisit avec les dents la patte d’un jeune Renard, et le retint prisonnier. Que diable ce Renard allait-il faire parmi les herbes aquatiques?
Les Rascasses poursuivent avec audace et déchirent avec acharnement les Morues les plus grosses, même des individus vingt fois plus grands qu’elles. Ce ne sont pas toujours les gros qui mangent les petits!
Le Soufflet[230] de l’Inde, dont le museau est long et tubuleux, quand il découvre une mouche posée sur une des plantes qui croissent dans ses eaux, s’en approche doucement; puis, avec une dextérité surprenante, il lance une goutte d’eau, qui frappe le diptère et le précipite dans la mer.
L’Archer[231] de Java fait la chasse aux insectes de la même manière, avec la même adresse et le même succès.
La Nature a donné aux Poissons divers moyens pour résister à leurs ennemis. Beaucoup ont le corps cuirassé de plaques osseuses ou garni de crochets pointus. Certains relèvent les piquants de leurs nageoires, et percent vivement la main qui les saisit; d’autres ont le corps tout couvert d’aiguillons, ils s’arrondissent en boule et prennent l’apparence d’un Hérisson contracté.
Ces derniers sont appelés Orbes épineux[232]. Le père Dutertre raconte d’une manière très-naïve comment on les prend aux Antilles: «La pesche de ce poisson, dit-il, est un tres-agreable passetemps. On luy jette la ligne, au bout de laquelle est attaché un petit ameçon d’acier, couvert d’un morceau de cancre de mer, duquel il s’approche tout incontinent. Mais, voyant la ligne qui tient l’ameçon, il entre en deffiance et fait mille petites caracolles autour de luy; il le gouste quelquefois sans le serrer, puis le lasche tout à coup: il se frotte à l’encontre et le frappe de sa queuë, comme s’il n’en avoit aucune envie: et s’il voit que pendant cette ceremonie, ou plustost pendant cette singerie, la ligne ne bransle point, il se jette brusquement dessus, avalle l’ameçon et l’appas, et se met en estat de fuyr. Mais, se sentant arresté par le pescheur qui tire la ligne à soy, il entre en une telle rage et furie, qu’il dresse et herisse toutes ses armes, s’enfle de vent comme un balon, et bouffe comme un poulet d’Inde qui fait la roüe. Il se darde en avant, à droite et à gauche, pour offenser ses ennemis de ses pointes, mais en vain; car, pendant, s’il faut ainsi dire, qu’il enrage de bon cœur et creve de despit, les spectateurs s’eventrent de rire. Enfin, voyant que toutes ses violences ne luy servent de rien, il employe les ruses: il besse tout à fait ses pointes, soufle tout son vent dehors, et devient flasque comme un gand moüillé: en sorte qu’il semble, qu’au lieu du poisson armé qui menaçoit tout le monde de ses pointes, on ayt pris un méchant chiffon moüillé. Cependant on le tire à terre, et alors, connoissant que toute son artifice ne luy a de rien servy, que tout de bon on a envie d’avoir sa peau, et que desjà il touche le roch ou le gravier de la rive, il entre en de nouvelles boutades, fait le petit enragé, et se démene estrangement. Se voyant à terre, il herisse tellement ses pointes, qu’il est impossible de le prendre par aucune partie de son corps, si bien qu’on est contraint de le porter avec le bout de la ligne un peu loin du rivage, où il expire un peu de temps après.»
Dans l’Espadon[233], la mâchoire supérieure est prolongée en forme d’épée ou de broche aplatie, sorte de machine de guerre horizontale, puissante, terrible, avec laquelle le poisson peut attaquer les plus grands animaux marins. Les coups qu’il porte sous l’eau, contre les navires, sont assez forts pour en percer les bordages. On possède, au Musée royal de Londres, un fragment de carène traversé par l’épée d’un Espadon.
La Scie[234] offre en avant du museau, non plus un glaive, mais, comme son nom l’indique, une véritable scie. C’est une lame longue (quelquefois de trois mètres), large, extrêmement dure, armée sur les deux bords d’épines osseuses un peu écartées, très-fortes et très-pointues. Ces épines sont implantées dans les alvéoles et ressemblent à des dents, mais elles n’en ont pas la texture. (Les vraies dents de l’animal se trouvent sur ses mâchoires; elles ressemblent à de petits pavés.) Avec ce terrible instrument, le monstre réussit à déchirer le ventre des Baleines ou les flancs des Cachalots... Quelles affreuses blessures!
Le Chirurgien[235] et le Docteur[236] présentent aussi une arme dangereuse pour attaquer et se défendre, mais cette arme se trouve à la queue et non à la bouche; elle est petite. C’est une sorte de lancette.
Enfin, plusieurs espèces sont armées d’un appareil admirable, avec lequel elles peuvent atteindre au loin, par une puissance invisible, et frapper avec la rapidité de l’éclair. Nous voulons parler des Poissons électriques, dont le plus connu est la Torpille[237], poissons qui semblent avoir dérobé au ciel, et transporté sous l’eau, une étincelle du majestueux météore qui éclate dans les airs.