Mise en confiance par l’intérêt que semblait prendre à elle cette demoiselle si fière qu’elle n’avait fait jusqu’alors qu’entrevoir de loin, comme une créature d’un monde supérieur, Rose répondit, continuant à faire courir ses doigts lestes dans la dentelle :
— Oui, mademoiselle. J’ai « quelqu’un ». « Il » est fantassin, « il » a la croix de guerre ! C’est Victor qu’il s’appelle. Il ne faudrait pas que mademoiselle se fasse des idées de choses qui… qui ne sont pas… Enfin, je veux dire, on a beau n’être qu’une ouvrière, ça n’empêche pas d’être honnête fille. Nous devons nous marier quand il reviendra de la guerre et que nous aurons assez d’argent pour entrer en ménage. Moi, je ne suis pas ambitieuse, mais lui, mademoiselle, il voudrait toujours me voir la plus belle… Qu’est-ce que ça fait, puisqu’il m’aime telle que je suis ? Je mettrais tant de bonheur dans notre petite chambre, qu’il ne s’apercevra pas qu’elle est nue, et je peux bien me marier avec ma pauvre robe de laine comme je suis là, ce n’est pas encore ça qui nous empêchera d’être heureux… Ah ! oui !… bien heureux !
Une vague sensation d’envie et de tristesse s’insinua dans le cœur de la riche héritière, en remarquant les yeux humides de tendresse de la pauvre fille qui exprimait si naïvement son rêve de bonheur.
— Vous écrivez souvent à… cette personne ?
— Mademoiselle comprendra qu’on n’a guère le temps d’écrire quand on travaille. Je suis toujours dans la bousculade ! Le matin, j’ai beau me lever à cinq heures, avant que j’aie fait mon petit déjeuner, rangé ma chambre et que j’aie passé à l’église — il faut bien, mademoiselle que je dise ma petite prière pour mon Victor, s’il lui arrivait malheur, je croirais que c’est de ma faute ! Eh bien ! avec le temps de mes courses pour me rendre au travail, je n’arrive pas à prendre la plume… C’est seulement le dimanche que je peux lui écrire une bonne lettre. Je lui raconte toute ma semaine. Ah ! mais alors, je lui en dis ! Une vieille demoiselle institutrice qui demeure dans ma maison m’a dit que j’écrivais autant qu’une dame qu’elle connaît, une certaine Mme de Sévigné, qui écrivait comme ça à sa demoiselle… Sans doute, une de ses anciennes patronnes.
Diane ne put s’empêcher de sourire, et toutes les frisettes de Rose, voyant leur succès, appelèrent à la rescousse les jolies fossettes qui s’épanouirent de gaieté :
L’ouvrière reprit en s’excusant :
— J’ai peur d’ennuyer mademoiselle avec mon bavardage !… C’est que je suis si contente de causer !… A la lingerie, c’est joliment triste quand Marie n’est pas là !
Mlle de Trivières avait repris sa plume et paraissait vouloir cesser la conversation. Après un silence, elle se décida à parler :
— Rose, j’ai un petit service à vous demander.