A cause de la distribution des lettres, on parla de Paris, de ses plaisirs… presque tous en étaient ou y avaient vécu, ils s’intéressaient avec passion à ce qui s’y passait, revoyant toujours dans leurs souvenirs le Paris d’avant guerre, pimpant, bruyant et lumineux.
Entre ces cinq hommes de conditions diverses, la guerre avait fait disparaître l’inégalité des positions sociales.
Dans la vie civile, Jacquet pouvait être le fils d’un gros directeur d’usine ; Claudal, l’avocat élégant des causes parisiennes ; Kéravan, modeste propriétaire provincial de vieille famille sans éclat, et Roysel et Louvigny des jeunes gens riches et titrés appartenant à la plus haute société. Ici, dans ce trou de village, à six kilomètres des Boches, ils n’étaient que cinq camarades que les dangers affrontés en commun et la vie hasardeuse avaient unis, plus que l’eussent fait vingt ans de vie civile, parmi les conventions et les barrières sociales.
C’était vraiment l’union sacrée, dans toute sa beauté.
Louvigny, bavard, amusant, présidait, découpait, servait, sans oublier de soigner son robuste appétit.
— Tu es gai, tu as reçu de bonnes nouvelles ? lui dit de Kéravan.
— Deux lettres, l’une de mon vénéré oncle, le général, l’autre d’une belle inconnue.
— Belle, fit Jacquet, puisqu’elle est inconnue, tu le supposes ?
— C’est pourquoi rien ne m’interdit de l’imaginer aussi belle que Vénus !
— Que te dit ton oncle ? s’informa Kéravan. Comment se porte-t-il ? Quel brave homme c’était de mon temps ! Je me demande s’il se souviendrait de moi ?