C’était, à cette popote, devant le lapin sauté du cuistot Bertrand, un joyeux quintette, tous anciens de l’École, sauf Jacquet et Claudal.
Le premier avait passé par les rangs et monté rapidement en grade depuis les premiers jours de la guerre où il s’était distingué sur la Marne.
De Roysel, irréprochable, astiqué comme à la parade, ce qui ne l’empêchait pas, disaient ses hommes, d’en « mettre un coup » quand il le fallait.
Claudal, avocat, beau parleur, détonait un peu dans ce milieu de soldats.
Et enfin Louvigny, plus jeune que les autres, et déjà commandant de compagnie en remplacement des anciens, tués.
Il avait fait la Marne, il s’était battu dans la Somme, dans l’Aisne, et maintenant en Champagne, n’attrapant jamais que des blessures insignifiantes pour lesquelles il refusait de se faire évacuer.
Il avait gagné sa Croix de guerre et sa Légion d’honneur à force de bravoure entraînante et de mépris de la mort.
Malgré son air sérieux, Kéravan montrait dans l’intimité joyeuse de ces repas en commun une pointe d’esprit qui souvent frappait juste ; il avait une manière à lui de jeter son mot piquant dans la conversation quand il était en belle humeur.
Alors ses camarades déclaraient :
— Voilà l’homme sérieux qui s’émancipe !