— Attrape ! attrape ! Il y en aura pour tout le monde ! Tenez, Jacquet, pour vous ! Kéravan, mon vieux, c’est ta princesse. Claudal, deux lettres… Roysel, avec tes armes et ta couronne, lettre du paternel… Et deux pour moi ! Les journaux, qu’on se les partage !

Une ordonnance vint annoncer au seuil de la maison que « ces messieurs étaient servis ». Mais ils étaient absorbés par la lecture de leur courrier ; cela primait tout ; et le cuistot dut faire mijoter encore un quart d’heure le lapin de garenne qui courait le matin même dans le petit bois ; un coup de feu de Kéravan, grand chasseur.

Ce dernier, de même que ses camarades, avait reçu une lettre ; mais, au lieu de la dévorer, il l’avait mise tranquillement dans sa poche.

De Kéravan était un grand garçon de vingt-sept à vingt-huit ans, aux cheveux noirs, abondants et lisses, aux yeux bleu foncé qui étonnaient par leur regard profond, d’une timidité farouche, sur lesquels s’abaissaient très vite les paupières, sur un heurt, une parole vive. Kéravan appartenait à la vieille souche bretonne. De sa race, il tenait la volonté énergique, l’endurance à la peine, l’obstination têtue, les convictions religieuses, le courage simple… et rarement — quelques privilégiés, seuls — apercevaient en lui une très fine et très ombrageuse sensibilité. Certains hommes de sa compagnie aussi le connaissaient sous ce jour — généralement les plus déshérités, les malheureux. Ces derniers le nommaient entre eux affectueusement : « le petit père Kéravan ».

Lorsqu’un soldat allait mourir, c’était lui parmi les autres officiers qu’on allait prévenir. Lui seul était capable de recevoir les dernières recommandations, les souvenirs, les bouts de lettres maculés de terre et de sang qu’il fallait envoyer aux familles avec un mot ému, des délicatesses pour annoncer les tristes nouvelles…

Kéravan était encore le seul qui savait dire, sans livre, les prières des agonisants, quand le prêtre ne pouvait venir. Lui seul trouvait, à la minute suprême, les paroles qui réconfortent.

On avait confiance en lui.

Si, au moment des attaques, les regards se portaient avec ensemble sur le lieutenant de Louvigny, commandant de compagnie, les plus faiblards pensaient :

— Le petit père Kéravan est là, à côté, quand on y sera (dans la tranchée ennemie) il se battra avec nous.

Et ils se redressaient… rassurés.