J'ai voulu conter cette histoire, à l'occasion de l'année qui vient, pour prouver aux jeunes gens disposés à la raillerie qu'il est toujours malséant et parfois dangereux de se gausser des malheureux. Fasse le ciel que ce récit produise son effet et que la nouvelle année soit exempte de déplorables plaisanteries et de méchants brocards!
C'était le 31 décembre 1826.
Il avait beaucoup neigé depuis quelques jours sur la petite ville de Potinbourg-sur-Bec, mais le dégel était survenu, et la neige tournait en boue noire.
Au coin de la rue Saint-Gaspard et de la place du Marché-aux-Veaux se dressait la boutique du sieur Hume-Mabrize, maître apothicaire, car, à cette époque, les pharmaciens n'étaient pas encore éclos.
On vendait non point des médicaments, mais des drogues, et, entre nous, le pauvre monde ne s'en trouvait pas plus mal.
Il pouvait être cinq heures du soir;
Hume-Mabrize, dans son laboratoire, élaborait je ne sais quel bienfaisant électuaire. La boutique était sous la garde du jeune Athanase, garçon apothicaire de beaucoup d'avenir, mais, malheureusement, doué d'un esprit caustique et railleur.
En ce moment, inoccupé, Athanase regardait, sur le seuil de la porte, les gens patauger dans la boue, prenant grande joie à cette contemplation cruelle.
Une grande voiture de coquetier arrivait par la rue Saint-Gaspard, à fond de train, éclaboussant les passants qui criaient et montraient le poing à cette brute de charretier.
Justement, devant la boutique de l'apothicaire, s'étendait une large et profonde flaque de boue.