—Volontiers, mon cher.

LE PETIT GARÇON ET L'ANGUILLE

Les imaginations exorbitantes des mélodramaturges les plus en délire, de même que les irrésistibles cocasseries de nos meilleurs vaudevillistes, tout cela n'est rien auprès de l'imprévu, de l'inouï que la vie, la vie toute nue, nous apporte quelquefois dans les plis de son fruste tablier.

Comme le dit fort bien M. Francisque Sarcey, chaque fois qu'il lui arrive un événement tant soit peu étrange: On mettrait ça dans les journaux, que personne ne le croirait.

….. Ce petit préambule est placé là pour préparer mon honorable clientèle au récit d'un fait que beaucoup de nos lecteurs et lectrices accueilleront avec un sourire d'incrédulité coupé de quelque haussement d'épaules (une interjection désobligeante, peut-être même, brochant sur le tout).

Je ne saurais en vouloir à ces sceptiques, vu le bizarre des circonstances, et j'avoue que moi-même, si je ne connaissais les gens à qui advint l'histoire, je me refuserais franchement à y apporter la moindre foi.

Vendredi dernier, vers dix heures et quart du matin (je tiens à préciser), la femme de mon jardinier dit à son petit garçon:

—Tiens, Julien, voilà cinq francs, tu vas aller à la poissonnerie me chercher une anguille… Il paraît qu'il y en a de superbes, aujourd'hui, à ce que vient de me dire la veuve Pointu… Une anguille dans les vingt sous, et tâche de ne pas te faire voler!

Fort intelligent, Julien, dès son plus tendre âge, fut habitué par sa mère à faire les mille petites commissions du modeste ménage.

Ajoutons que l'enfant s'en tirait à merveille, dirait Coppée dans un vers immortel.