—Vous comprendrez tout, monsieur, quand j'aurai ajouté que le jeune homme en question n'était autre qu'un nommé Félix Faure, employé dans une grande maison de cuirs du faubourg Saint-Martin.
—L'histoire est, en effet, des plus piquantes.
—Mon supplice commença peu de temps après mon mariage. Les débuts de notre union avaient été des plus cordiaux, des plus paisibles, des plus patriarcaux, oserai-je dire. Un beau jour, un lundi, lendemain d'élections générales, nous lûmes dans le journal qu'un nommé Félix Faure, négociant, venait d'être élu député du Havre.—«Tiens! s'écria ma belle-mère, Félix Faure, ce doit être mon ancien amoureux. J'ai dû, dans le temps, épouser un garçon qui portait ce nom-là.»
—Et alors?
—Elle s'informa et acquit bientôt la certitude que le nouveau député ne faisait qu'un avec son ancienne passion.
L'humeur de ma belle-mère s'altéra légèrement à cette découverte: «Si mes parents, répétait-elle, ne s'étaient point opposés à ce mariage, je serais, aujourd'hui, la femme d'un député!…» Quelques années plus tard, Félix Faure devenait ministre de la marine. Cette fois, le caractère de la bonne femme tourna franchement à l'aigre, et comme elle n'avait plus ses parents à qui adresser de sanglants reproches, ce fut moi qui écopai: «Si, tout de même, j'avais épousé cet homme-là, quel beau mariage tu aurais pu faire, ma pauvre fille!»
—Et quand Félix Faure fut nommé Président de la République?
—Oh! alors, mon pauvre monsieur!… De telles scènes ne sauraient se raconter… Et quand il a reçu le tsar et la tsarine, donc!… Et quand il a été en Russie!… Et encore l'autre jour, quand il a reçu la Toison d'or!… Ma vie n'est plus tenable!… Quelquefois je perds patience et j'eng… la pauvre femme comme un pied!
—Que dit-elle?
—Elle tombe sur une chaise d'un air accablé et gémit: «Ce n'est pas
M. Berge qui se conduirait comme ça avec moi!»