LA POLENTA
La côte Corse, un soir de novembre.—Nous abordons sous la grande pluie dans un pays complètement désert. Des charbonniers Lucquois nous font une place à leur feu; puis un berger indigène, une espèce de sauvage tout habillé de peau de bouc, nous invite à venir manger la polenta dans sa cabane. Nous entrons, courbés, rapetissés, dans une hutte où l'on ne peut se tenir debout. Au milieu, des brins de bois vert s'allument entre quatre pierres noires. La fumée qui s'échappe de là monte vers le trou percé à la hutte, puis se répand partout, rabattue par la pluie et le vent. Une petite lampe—le caleil provençal—ouvre un œil timide dans cet air étouffé. Une femme, des enfants apparaissent de temps en temps quand la fumée s'éclaircit, et tout au fond un porc grogne. On distingue des débris de naufrage, un banc fait de morceaux de navires, une caisse de bois avec des lettres de roulage, une tête de sirène en bois peint arrachée à quelque proue, toute lavée d'eau de mer.
La polenta est affreuse. Les châtaignes mal écrasées ont un goût moisi; on dirait qu'elles ont séjourné longtemps sous les arbres, en pleine pluie. Le bruccio national vient après, avec son goût sauvage qui fait rêver de chèvres vagabondes ... Nous sommes ici en pleine misère italienne. Pas de maison, l'abri. Le climat est si beau, la vie si facile! Rien qu'une niche pour les jours de grande pluie. Et alors qu'importe la fumée, la lampe mourante, puisqu'il est convenu que le toit c'est la prison et qu'on ne vit bien qu'en plein soleil?
[LA MOISSON AU BORD DE LA MER]
Nous courions depuis le matin à travers la plaine, cherchant la mer qui nous fuyait toujours dans ces méandres, ces caps, ces presqu'îles que forment les côtes de Bretagne.
De temps en temps un coin bleu-marine s'ouvrait à l'horizon, comme une échappée de ciel plus sombre et plus mouvant; mais le hasard de ces routes tortueuses qui font rêver d'embuscades et de chouannerie refermait vite la vision entrevue. Nous étions arrivés ainsi dans un petit village vieux et rustique, aux rues sombres, étroites à la façon des rues algériennes, encombrées de fumier, d'oies, de bœufs, de pourceaux. Les maisons ressemblaient à des huttes avec leurs portes basses, ogivales, encerclées de blanc, marquées de croix à la chaux, et leurs volets assujettis par cette longue barre transversale qu'on ne voit que dans les pays de grand vent. Il avait pourtant l'air bien abrité, bien étouffé, bien calme, le petit bourg breton. On se serait cru à vingt lieues dans l'intérieur des terres. Tout à coup, en débouchant sur la place de l'église, nous nous trouvons entourés d'une lumière éblouissante, d'une prise d'air gigantesque, d'un bruit de flots illimité. C'était l'Océan, l'Océan immense, infini, et son odeur fraîche et salée, et ce grand coup d'éventail que la marée montante dégage de chaque vague dans son élan. Le village s'avance, se dresse au bord du quai, la jetée continuant la rue jusqu'au bout d'un petit port où sont amarrées quelques barques de pêche. L'église dresse son clocher en vigie près des flots, et autour d'elle, dernière limite de ce coin de terre, le cimetière met des croix penchées, des herbes folles, et son mur bas tout effrité où s'appuient des bancs de pierre.
On ne peut vraiment rien trouver de plus délicieux, de plus retiré que ce petit village perdu au milieu des roches, intéressant par son double côté marin et pastoral. Tous pêcheurs ou laboureurs, les gens d'ici ont l'abord rude, peu engageant. Ils ne vous invitent pas à rester chez eux, au contraire. Peu à peu pourtant ils s'humanisent, et l'on est étonné de voir sous ces durs accueils des êtres naïfs et bons. Ils ressemblent bien à leur pays, à ce sol rocailleux et résistant, si minéral, que les routes—même au soleil—prennent une teinte noire pailletée d'étincelles de cuivre ou d'étain. La côte qui met à nu ce terrain pierreux est austère, farouche, hérissée. Ce sont des éboulements, des falaises à pic, des grottes creusées par la lame, où elle s'engouffre et mugit. Lorsque la marée se retire, on voit des écueils à perte de vue sortant des flots leurs dos de monstres, tout reluisants et blanchis d'écume, comme des cachalots gigantesques échoués.
Par un contraste singulier, à deux pas seulement du rivage, des champs de blé, de vigne ou de luzerne, s'étendent coupés, séparés par des petits murs hauts comme des haïes et verts de ronces. L'œil fatigué du vertige des hautes falaises, de ces abîmes où l'on descend avec des cordes scellées dans la pierre, des brisants écumeux, trouve un repos au milieu de l'uniformité des plaines, de la nature intime et familière. Le moindre détail rustique s'agrandit sur le fond glauque de la mer toujours présente au détour des sentiers, dans l'entre-deux des toits, l'ébréchement des murs, au fond d'une ruelle. Le chant des coqs semble plus clair, entouré de plus d'espace. Mais ce qui est vraiment beau, c'est l'amoncellement des moissons au bord de la mer, les meules dorées au-dessus des flots bleus, les aires où tombent les fléaux en mesure, et ces groupes de femmes sur les rochers à pic, prenant la direction de l'air et vannant le blé entre leurs mains levées, avec des gestes d'évocation. Les grains tombent en pluie régulière et drue, tandis que le vent de la mer emporte la paille et la fait tourbillonner. On vanne sur la place de l'église, sur le quai, jusque sur la jetée, où de grands filets de pêche sont étendus, en train de sécher leurs mailles entremêlées de plantes d'eau.