Pendant ce temps-là une autre moisson se fait aussi, mais au bas des roches, dans cet espace neutre que la marée envahit et découvre tour à tour. C'est la récolte du goémon. Chaque lame, en déferlant sur le rivage, laisse sa trace en une ligne ondulée de végétations marines, goémon ou varech. Lorsque le vent souffle, les algues courent en bruissant le long de la plage, et aussi loin que la mer se retire sur les roches, ces longues chevelures mouillées se plaquent et s'étalent. On les recueille par lourdes gerbes et on les amoncelle sur la côte en meules sombres, violacées, gardant toutes les teintes du flot, avec des irisements bizarres de poisson qui meurt ou de plante qui se fane. Quand la meule est sèche, on la brûle et on en tire de la soude.
Cette moisson singulière se fait les jambes nues, à la marée descendante, parmi ces mille petits lacs si limpides que la mer en se retirant laisse à sa place. Hommes, femmes, enfants s'engagent entre les roches glissantes, armés d'immenses râteaux. Sur leur passage, les crabes effarés se sauvent, s'embusquent, s'aplatissent, tendent leurs pinces, et les chevrettes transparentes se perdent dans la couleur de l'eau troublée. Le goémon ramené, amassé, est chargé sur des charrettes attelées de bœufs sous le joug, qui traversent péniblement, la tête basse, le terrain accidenté. De quelque côté qu'on se tourne, on aperçoit de ces attelages. Parfois, à des endroits presque inaccessibles, où on arrive par des sentiers abrupts, un homme apparaît conduisant par la bride un cheval chargé de plantes tombantes et ruisselantes. Vous voyez aussi des enfants transporter sur des bâtons croisés en brancards leur glane de cette moisson marine. Tout cela forme un tableau mélancolique et saisissant. Les goélands épouvantés volent en criant autour de leurs œufs. La menace de la mer est là, et ce qui achève de solenniser ce spectacle, c'est que, pendant cette récolte faite aux sillons de la vague comme pendant la moisson de terre, le silence plane, un silence actif, plein de l'effort d'un peuple en face de la nature avare et rebelle. Un appel aux bœufs, un «trrr» aigu qui sonne dans les grottes, voilà tout ce qu'on entend. Il semble qu'on traverse une communauté de trappistes, un de ces couvents où l'on travaille en plein air avec une loi de silence perpétuel. Les conducteurs ne se retournent pas même pour vous regarder passer, et les bœufs seuls vous fixent d'un gros œil immobile. Pourtant ce peuple n'est pas triste, et, le dimanche venu, il sait bien s'égayer et danser les vieilles rondes bretonnes. Le soir, vers huit heures, on se réunit au bord du quai devant l'église et le cimetière. Ce mot de cimetière a quelque chose d'effrayant, mais l'endroit, si vous le voyiez, ne vous effraierait pas. Pas de buis, ni d'ifs, ni de marbres; rien de convenu ni de solennel. Seulement des croix dressées où les mêmes noms se répètent plusieurs fois comme dans tous les petits pays dont les habitants sont alliés, l'herbe haute partout pareille, et des murs si bas, que les enfants y grimpent dans leurs jeux et que les joins d'enterrement on voit du dehors l'assistance agenouillée.
Au pied de ces petits murs, les vieux viennent s'asseoir au soleil pour filer ou dormir entre l'enclos inculte et silencieux et l'éternité voyageuse de la mer...
C'est là devant que la jeunesse vient danser le dimanche soir. Pendant qu'un peu de lumière monte encore des vagues au long de la jetée, les groupes de filles et de garçons se rapprochent. Les rondes se forment, et une voix grêle part d'abord toute seule sur un rhythme simple qui appelle le chœur après lui:
C'est dans la cour du Plat-d'Étain...
Toutes les voix redisent ensemble:
C'est dans la cour du Plat-d'Étain...
La ronde s'anime, les cornettes blanches tournoient, s'entr'ouvrant sur les côtés comme des ailes de papillon. Presque toujours le vent de la mer emporte la moitié des paroles:
...perdu mon serviteur...
...portera mes couleurs...
La chanson en paraît encore plus naïve et charmante, entendue par fragments, avec des élisions bizarres telles qu'en renferment les chansons de pays composées en dansant, plus soucieuses du rhythme que du sens des mots. Sans autre lumière qu'un vague rayon de lune, la danse semble fantastique. Tout est gris, noir ou blanc, dans une neutralité de teinte qui accompagne les choses rêvées plutôt que les choses vues. Peu à peu, à mesure que la lune monte, les croix du cimetière, celle du grand calvaire qui est au coin, s'allongent, rejoignent la ronde et s'y mêlent... Enfin dix heures sonnent. On se sépare. Chacun rentre chez soi par les ruelles du village d'un aspect étrange en ce moment. Les marches ébréchées des escaliers extérieurs, les coins de toit, les hangars ouverts où la niait entre toute noire et compacte se penchent, se contournent, se tassent. On longe de vieilles murailles frôlées de figuiers énormes; et pendant qu'on écrase en marchant la paille vide du blé battu, l'odeur de la mer se mêle au parfum chaud de la moisson et des étables endormies.