III
EN DROSCHKEN
De bonne heure, le lendemain, l'hôtelier de la Grappe-Bleue me faisait monter dans une de ces petites voitures de louage que les hôtels ont toujours dans leurs cours pour montrer aux voyageurs les curiosités de la ville, et d'où les monuments, les avenues vous apparaissent comme entre les pages d'un guide. Cette fois il ne s'agissait pas de me faire voir la ville, mais seulement de me conduire à l'ambassade française: «Franzôsische Ambassad!...» répéta deux fois l'hôtelier. Le cocher, petit homme habillé de bleu et coiffé d'un chapeau gigantesque, semblait très étonné de, la nouvelle destination qu'on donnait à son fiacre, à son droschken, pour parler comme à Munich. Mais je fus bien plus étonné que lui, quand je le vis tourner le dos au quartier noble, prendre un long faubourg, plein d'usines, de maisons ouvrières, de petits jardins, passer les portes, et m'emmener hors de la ville...
—Ambassad Franzôsische? lui demandais-je de temps en temps avec inquiétude.
-Ya, ya, répondait le petit homme, et nous continuions à rouler. J'aurais bien voulu avoir quelques renseignements de plus; mais le diable, c'est que mon conducteur ne parlait pas français, et moi-même, à cette époque, je ne connaissais de la langue allemande que deux ou trois phrases très élémentaires, où il était question de pain, de lit, de viande et pas du tout d'ambassadeur. Encore, ces phrases-là, ne savais-je les dire qu'en musique, et voici pourquoi:
Quelques années auparavant, avec un camarade presque aussi fou que moi, j'avais fait à travers l'Alsace, la Suisse, le duché de Bade, un vrai voyage de colporteur, le sac bouclé aux épaules, arpentant les lieues à la douzaine, tournant les villes dont nous ne voulions voir que les portes, et prenant toujours les tout petits chemins sans savoir où ils nous mèneraient. Cela nous donnait souvent l'imprévu de nuits passées en plein champ, ou sous le toit ouvert d'une grange; mais ce qui achevait d'incidenter notre excursion, c'est que ni l'un ni l'autre nous ne savions un mot d'allemand. A l'aide d'un petit dictionnaire de poche acheté en passant à Bâle, nous étions bien parvenus à construire quelques phrases toutes simples, toutes naïves comme: Vir vollen trinken bier.—nous voulons boire de la bière... Vir vollen essen kaese,—nous voulons manger du fromage: malheureusement, si peu compliquées qu'elles vous paraissent, ces maudites phrases nous coûtaient beaucoup de peine à retenir. Nous ne les avions pas dans la bouche, comme disent les comédiens. L'idée nous vint alors de les mettre en musique, et le petit air que nous avions composé s'adaptait si bien dessus, que les mots nous entrèrent dans la mémoire à la suite des notes, et que les uns ne pouvaient plus sortir sans entraîner les autres. Il fallait voir la figure des hôteliers badois, le soir, quand nous entrions dans la grande salle du Gasthaus et que, sitôt nos sacs débouclés, nous entonnions d'une voix retentissante:
Vir vollen trinken bier (bis)
Vir vollen, ya, vir vollen
Ya!
Vir vollen trinken bier.
Depuis ce temps-là je suis devenu très fort en allemand. J'ai eu tant d'occasions de l'apprendre!... Mon vocabulaire s'est enrichi d'une foule de locutions, de phrases. Seulement je les parle, je ne les chante plus... Oh! non, je n'ai pas envie de les chanter...
Mais revenons à mon droschken.