Nous allions d'un petit pas reposé, sur une avenue bordée d'arbres et de maisons blanches. Tout à coup le cocher s'arrêta.

«Da!...» me dit-il en me montrant-une maisonnette enfouie sous les acacias, et qui me parut bien silencieuse, bien retirée pour une ambassade. Trois boutons de cuivre superposés luisaient dans un coin du mur, à côté de la porte. J'en tire un au hasard, la porte s'ouvre, et j'entre dans un vestibule élégant, confortable; des fleurs, des tapis partout. Sur l'escalier, une demi-douzaine de chambrières bavaroises, accourues à mon coup de sonnette, s'échelonnaient avec cette tournure disgracieuse d'oiseaux sans ailes qu'ont toutes les femmes au delà du Rhin.

Je demande: «Ambassad Franzôsische?» Elles me font répéter deux fois, et les voilà parties à rire, à rire en secouant la rampe. Furieux, je reviens vers mon cocher et tâche de lui faire comprendre, à grand renfort de gestes, qu'il s'est trompé, que l'ambassade n'est pas là. «Ya, ya.» répond le petit homme sans s'émouvoir, et nous retournons vers Munich.

Il faut croire que notre ambassadeur de ce temps-là changeait souvent de domicile, ou bien que mon cocher, pour ne pas déroger aux habitudes de son droschken, s'était mis dans l'idée de me faire visiter quand même la ville et ses environs. Toujours est-il que notre matinée se passa à courir Munich dans tous les sens, à la recherche de cette ambassade fantastique. Après deux ou trois autres tentatives, j'avais fini par ne plus descendre de voiture. Le cocher allait, venait, s'arrêtait à certaines rues, faisait semblant de s'informer. Je me laissais conduire, et ne m'occupais plus que de regarder autour de moi... Quelle ville ennuyeuse et froide que ce Munich, avec ses grandes avenues, ses palais alignés, ses rues trop larges où le pas résonne, son musée en plein vent de célébrités bavaroises si mortes dans leurs statues blanches!

Que, de colonnades, d'arcades, de fresques, d'obélisques, de temples grecs, de propylées, de distiques en lettres d'or sur les frontons! Tout cela s'efforce d'être grand; mais il semble qu'on sente le vide et l'emphase de cette apparente grandeur, en voyant à tous les fonds d'avenue les arcs de triomphe où l'horizon passe seul, les portiques ouverts sur le bleu. C'est bien ainsi que je me représente ces villes imaginaires, Italie mêlée d'Allemagne, où Musset promène l'incurable ennui de son Fantasio et la perruque solennelle et niaise du prince de Mantoue.

Cette course en droschken dura cinq ou six heures; après quoi le cocher me ramena triomphalement dans la cour de la Grappe-Bleue, en faisant claquer son fouet, tout fier de m'avoir montré Munich. Quant à l'ambassade, je finis par la découvrir à deux rues de mon hôtel, mais cela ne m'avança guère. Le chancelier ne voulut pas me donner de passe-port pour Wurtzbourg. Nous étions, paraît-il, très mal vus en Bavière à ce moment-là; un Français n'aurait pas pu sans danger s'aventurer jusqu'aux avant-postes. Je fus donc obligé d'attendre à Munich que madame de Sieboldt eût trouvé une occasion de me faire parvenir la tragédie japonaise...


IV
LE PAYS DU BLEU

Chose singulière! Ces bons Bavarois, qui nous en voulaient tant de n'avoir pas pris parti pour eux dans cette guerre, n'avaient pas la moindre animosité contre les Prussiens. Ni honte des défaites, m haine du vainqueur.—«Ce sont les premiers soldats du monde!...» me disait avec un certain orgueil l'hôtelier de la Grappe-Bleue, le lendemain de Kissingen, et c'était bien le sentiment général à Munich. Dans les cafés on s'arrachait les journaux de Berlin. On riait à se tordre aux plaisanteries du Kladderadatsch, ces grosses charges berlinoises aussi lourdes que le fameux marteau-pilon de l'usine Krupp, qui pèse cinquante mille kilogrammes. L'entrée prochaine des Prussiens n'étant plus un doute pour personne, chacun se disposait à les bien recevoir. Les brasseries s'approvisionnaient de saucisses, de quenelles. Dans les maisons bourgeoises on préparait des chambres d'officiers...