Pas besoin de dire si le général était penaud en retournant à Tarascon. Mais voici bien une autre histoire. Est-ce qu'en son absence les Tarasconnais ne s'étaient pas avisés d'organiser un punch d'adieu par souscription pour les lapins qui allaient partir! Le brave général Bravida eut beau dire que ce n'était pas la peine, que personne ne partirait; le punch était souscrit, commandé; il ne restait plus qu'à le boire, et c'est ce qu'on fit... Donc, un dimanche soir, cette touchante cérémonie du punch d'adieu eut heu dans les salons de la mairie, et, jusqu'au petit jour blanc, les toasts, les vivats, les discours, les chants patriotiques, firent trembler les vitres municipales. Chacun, bien entendu, savait à quoi s'en tenir sur ce punch d'adieu; les gardes nationaux de choux qui le payaient avaient la ferme conviction que leurs camarades ne partiraient pas, et ceux de garenne qui le buvaient avaient aussi cette conviction, et le vénérable adjoint, qui vint d'une voix émue jurer à tous ces braves qu'il était prêt à marcher à leur tête, savait mieux que personne qu'on ne marcherait pas du tout; mais c'est égal! Ces méridionaux sont si extraordinaires, qu'à la fin du punch d'adieu tout le monde pleurait, tout le monde s'embrassait, et, ce qu'il y a de plus fort, tout le monde était sincère, même le général!...
A Tarascon, comme dans tout le midi de la France, j'ai souvent observé cet effet de mirage.
[LE PRUSSIEN DE BÉLISAIRE]
Voici quelque chose que j'ai entendu raconter, cette semaine, dans un cabaret de Montmartre. Il me faudrait, pour bien vous dire cela, le vocabulaire faubourien de maître Bélisaire, son grand tablier de menuisier, et deux ou trois coups de ce joli vin blanc de Montmartre, capable de donner l'accent de Paris, même à un Marseillais. Je serais sûr alors de vous faire passer dans les veines le frisson que j'ai eu en écoutant Bélisaire raconter, sur une table de compagnons, cette lugubre et véridique histoire:
«... C'était le lendemain de l'amnistie (Bélisaire voulait dire de l'armistice). Ma femme nous avait envoyés nous deux l'enfant faire un tour du côté de Villeneuve-la-Garenne, rapport à une petite baraque que nous avions là-bas au bord de l'eau et dont nous étions sans nouvelles depuis le siège. Moi, ça me chiffonnait d'emmener le gamin. Je savais que nous allions nous trouver avec les Prussiens, et comme je n'en avais pas encore vu en face, j'avais peur de me faire arriver quelque histoire. Mais la mère en tenait pour son idée: «Va donc! va donc! ça lui fera prendre l'air, à cet enfant.»
«Le fait est qu'il en avait besoin, le pauvre petit, après ses cinq mois de siège et de moisissure!
«Nous voilà donc partis tous les deux à travers champs. Je ne sais pas s'il était content, le mioche! de voir qu'il y avait encore des arbres, des oiseaux, et de s'en donner de barboter dans les terres labourées. Moi, je n'y allais pas d'aussi bon cœur; il y avait trop de casques pointus sur les routes. Depuis le canal jusqu'à l'île on ne rencontrait que de ça. Et insolents!... Il fallait se tenir à quatre pour ne pas taper dessus... Mais où je sentis la colère me monter, là, vrai! c'est en entrant dans Villeneuve, quand je vis nos pauvres jardins tout en déroute, les maisons ouvertes, saccagées, et tous ces bandits installés chez nous, s'appelant d'une fenêtre à l'autre et faisant sécher leurs tricots de laine sur nos persiennes, nos treillages. Heureusement que l'enfant marchait près de moi, et chaque fois que la main me démangeait trop, je me pensais en le regardant: «Chaud là, Bélisaire!... Prenons garde qu'il n'arrive pas malheur au moutard.» Rien que ça m'empêchait de faire des bêtises. Alors je compris pourquoi la mère avait voulu que je l'emmène avec moi.
«La baraque est au bout du pays, la dernière à main droite, sur le quai. Je la trouvai vidée du haut en bas, comme les autres. Plus un meuble, plus une vitre. Rien que quelques bottes de paille, et le dernier pied du grand fauteuil qui grésillait dans la cheminée. Ça sentait le Prussien partout, mais on n'en voyait nulle part... Pourtant il me semblait que quelque chose remuait dans le sous-sol. J'avais là un petit établi, où je m'amusais à faire des bricoles le dimanche. Je dis à l'enfant de m'attendre, et je descendis voir.