«Mais venez donc! mais venez donc!»
Il faut y aller. Rude corvée. La Marne est lourde et dure. Je rame de toutes mes forces, et tout le temps je sens dans mon dos le Saxon de là-haut qui me regarde, immobile derrière son arbre...
En abordant, un des éclaireurs saute avec tant de précipitation, que la barque se remplit d'eau. Impossible de les emmener tous, sans s'exposer à couler. Le plus brave reste sur la berge, à attendre. C'est un caporal de francs-tireurs, gentil garçon, en bleu, avec un petit oiseau piqué sur le devant de sa casquette. J'aurais bien voulu retourner le prendre, mais on commençait à se fusiller d'un bord à l'autre. Il a attendu un moment, sans rien dire; puis il a filé du côté de Champigny, en rasant les murs. Je ne sais pas ce qu'il est devenu.
Même journée.—Quand le dramatique se mêle au grotesque, dans les choses aussi bien que dans les êtres, il arrive à des effets de terreur ou d'émotion d'une singulière intensité. Est-ce qu'une grande douleur sur une face ridicule ne vous émeut pas plus profondément qu'ailleurs? Vous figurez-vous un bourgeois de Daumier dans les épouvantes de la mort, ou pleurant toutes ses larmes sur le cadavre d'un fils tué qu'on lui rapporte? N'y a-t-il pas là quelque chose de particulièrement poignant?... Eh bien! toutes ces villas bourgeoises du bord de la Marne, ces chalets coloriés et burlesques, rose tendre, vert-pomme, jaune-serin, tourelles moyen âge coiffées de zinc, kiosques en fausse brique, jardinets rococos où se balancent des boules de métal blanc, maintenant que je les vois dans la fumée de la bataille, avec leurs toits crevés par les obus, leurs girouettes cassées, leurs murailles toutes crénélées, de la paille et du sang partout, je leur trouve cette physionomie épouvantable...
La maison où je suis entré pour me sécher était bien le type d'une de ces maisons-là. Je suis monté au premier étage dans un petit salon, rouge et or. On n'avait pas fini de poser la tapisserie. Il y avait encore par terre des rouleaux de papier et des bouts de baguettes dorées; du reste, pas trace de meubles, rien que des tessons de bouteilles, et dans un coin une paillasse où donnait un homme en blouse. Sur tout cela, une vague odeur de poudre, de vin, de chandelle, de paille moisie... Je me chauffe avec un pied de guéridon devant une cheminée bête, en nougat rose. Par moment, quand je la regarde, il me semble que je passe une après-midi de dimanche à la campagne chez de bons petits bourgeois. Est-ce qu'on ne joue pas au jacquet derrière moi, dans le salon?... Non! ce sont des francs-tireurs qui chargent et déchargent leurs chassepots. Détonation à part, c'est tout à fait le bruit du tric-trac... A chaque coup de feu, on nous répond de la rive en face. Le son porté sur l'eau ricoche et roule sans fin entre les collines.
Par les meurtrières du salon, on voit la Marne qui reluit, la berge pleine de soleil, et des Prussiens qui détalent comme de grands lévriers à travers les échalas de vignes.
SOUVENIR DU FORT MONTROUGE
Tout en haut du fort, sur le bastion, dans rembrasure des sacs de terre, les longues pièces de marine se dressaient fièrement, presque droites sur leurs affûts, pour faire tête à Châtillon. Ainsi pointées, la gueule en l'air, avec leurs anses des deux côtés comme des oreilles, on aurait dit de grands chiens de chasse aboyant à la lune, hurlant à la mort... Un peu plus bas, sur un terre-plein, les matelots, pour se distraire, avaient fait comme en un coin de navire une miniature de jardin anglais. Il y avait un banc, une tonnelle, des pelouses, des rocailles, et même un bananier. Pas bien grand par exemple, guère plus haut qu'une jacinthe; mais c'est égal! Il venait bien tout de même, et son panache vert faisait frais à l'œil, au milieu des sacs de terre et des piles d'obus.
Oh! le petit jardin du fort Montrouge! Je voudrais le voir entouré d'une grille, et qu'on y mît une pierre commémorative où seraient les noms de Carvès, de Desprez, de Saisset, et de tous les braves marins qui sont tombés là, sur ce bastion d'honneur.