«Alors le vieux pointait les pièces, et les obus à pétrole s'en allaient sur la ville à toute volée. Ce qui se passait en bas, personne de nous ne le savait au juste. On entendait la fusillade se rapprocher petit à petit; mais les fédérés ne s'en inquiétaient pas. Avec les feux croisés de Chaumont, de Montmartre, du Père-Lachaise, il ne leur paraissait pas possible que les Versaillais pussent avancer. Ce qui les dégrisa, c'est le premier obus que la marine nous envoya en arrivant sur la butte Montmartre.
«On s'y attendait si peu!
«Moi-même j'étais au milieu d'eux, appuyé contre Momy, en train de fumer ma pipe. En entendant venir les bombes, je n'eus que le temps de me jeter par terre. D'abord nos canonniers crurent que c'était une erreur de tir, ou quelque collègue en ribotte... Mais va te promener! Au bout de cinq minutes, voilà Montmartre qui éclaire encore, et un autre pruneau qui nous arrive, aussi d'aplomb que le premier. Pour le coup, mes gaillards plantèrent là leurs canons et leur mitrailleuse, et se sauvèrent à toutes jambes. Le cimetière n'était pas assez large pour eux. Ils criaient:
«Nous sommes trahis... Nous sommes trahis.»
«Le vieux, lui, resté tout seul sous les obus, se démenait comme un beau diable au milieu de sa batterie, et pleurait de rage de voir que ses canonniers l'avaient laissé.
«Cependant vers le soir il lui en revint quelques-uns, à l'heure de la paye. Tenez! monsieur, regardez sur ma guérite. Il y a encore les noms de ceux qui sont venus pour toucher ce soir-là. Le vieux les appelait et les inscrivait à mesure:
«Sidaine, présent; Choudeyras, présent; Billot, Vollon...»
«Comme vous voyez, ils n'étaient plus que quatre ou cinq; mais ils avaient des femmes avec eux... Ah! je ne l'oublierai jamais ce soir de paye. En bas, Paris flambait, l'Hôtel de Ville, l'Arsenal, les greniers d'abondance. Dans le Père-Lachaise, on y voyait comme en plein jour. Les fédérés essayèrent encore de se remettre aux pièces; mais ils n'étaient pas assez nombreux, et puis Montmartre leur faisait peur. Alors ils entrèrent dans un caveau et se mirent à boire et à chanter avec leurs gueuses.
«Le vieux s'était assis entre ces deux grandes figures de pierre qui sont à la porte du tombeau Favronne, et il regardait Paris brûler avec un air terrible. On aurait dit qu'il se doutait que c'était sa dernière nuit.
«A partir de ce moment, je ne sais plus bien ce qui est arrivé. Je suis rentré chez nous, cette petite baraque que vous voyez là-bas perdue dans les branches. J'étais très fatigué. Je me suis mis sur mon lit, tout habillé, en gardant ma lampe allumée comme dans une nuit d'orage... Tout à coup on frappe à la porte brusquement. Ma femme va ouvrir, toute tremblante. Nous croyions voir encore les fédérés... C'était la marine. Un commandant, des enseignes, un médecin. Ils m'ont dit: