«Levez-vous... faites-nous du café.»

«Je me suis levé, j'ai fait leur café. On entendait dans le cimetière un murmure, un mouvement confus comme si tous les morts s'éveillaient pour le dernier jugement. Les officiers ont bu bien vite, tout debout, puis ils m'ont emmené dehors avec eux.

«C'était plein de soldats, de marins. Alors on m'a placé à la tête d'une escouade, et nous nous sommes mis à fouiller le cimetière, tombeau par tombeau. De temps en temps, les soldats, voyant remuer les feuilles, tiraient un coup de fusil au fond d'une allée, sur un buste, dans un grillage. Par-ci par-là on découvrait quelque malheureux caché dans un coin de chapelle. Son affaire n'était pas longue... C'est ce qui arriva pour mes artilleurs. Je les trouvai tous, hommes et femmes, en tas devant ma guérite, avec le vieux médaillé par-dessus. Ce n'était pas gai à voir dans le petit jour froid du matin... Brrr... Mais ce qui me saisit le plus, c'est une longue file de gardes nationaux qu'on amenait à ce moment-là de la prison de la Roquette, où ils avaient passé la nuit. Ça montait la grande allée, lentement, comme un convoi. On n'entendait pas un mot, pas une plainte. Ces malheureux étaient si éreintés, si aplatis! il y en avait qui dormaient en marchant, et l'idée qu'ils allaient mourir ne les réveillait pas. On les fit passer dans le fond du cimetière, et la fusillade commença. Ils étaient cent quarante-sept. Vous pensez si ça a duré longtemps... C'est ce qu'on appelle la bataille du Père-Lachaise...»

Ici le bonhomme, apercevant son brigadier, me quitta brusquement, et je restai seul à regarder sur sa guérite ces noms de la dernière paye écrits à la lueur de Paris incendié. J'évoquais cette nuit de mai, traversée d'obus, rouge de sang et de flammes, ce grand cimetière désert éclairé comme une ville en fête, les canons abandonnés au milieu du carrefour, tout autour les caveaux ouverts, l'orgie dans les tombes, et près de là, dans ce fouillis de dômes, de colonnes, d'images de pierre que les soubresauts de la flamme faisaient vivre, le buste au large front, aux grands yeux, de Balzac qui regardait.


[LES PETITS PÂTÉS]

I

Ce matin-là, qui était un dimanche, le pâtissier Sureau de la rue Turenne appela son mitron, et lui dit:

«Voilà les petits pâtés de M. Bonnicar... va les porter et reviens vite... Il parait que les Versaillais sont entrés dans Paris.»

Le petit, qui n'entendait rien à la politique, mit les pâtés tout chauds dans sa tourtière, la tourtière dans une serviette blanche et, le tout d'aplomb sur sa barrette, partit au galop pour l'île Saint-Louis, où logeait M. Bonnicar. La matinée était magnifique, un de ces grands soleils de mai qui emplissent les fruiteries de bottes de lilas et de cerises en bouquets. Malgré la fusillade lointaine et les appels des clairons au coin des rues, tout ce vieux quartier du Marais gardait sa physionomie paisible. Il y avait du dimanche dans l'air, des rondes d'enfants au fond des cours, de grandes filles jouant au volant devant les portes; et cette petite silhouette blanche, qui trottait au milieu de la chaussée déserte dans un bon parfum de pâte chaude, achevait de donner à ce matin de bataille quelque chose de naïf et d'endimanché. Toute l'animation du quartier semblait s'être répandue dans la rue de Rivoli. On traînait des canons, on travaillait aux barricades; des groupes à chaque pas, des gardes nationaux qui s'affairaient. Mais le petit pâtissier ne perdit pas la tête. Ces enfants-là sont si habitués à marcher parmi les foules et le brouhaha de la rue! C'est aux jours de fête et de train, dans l'encombrement des premiers de l'an, des dimanches gras, qu'ils ont le plus à courir; aussi les révolutions ne les étonnent guère.