En haut, sur le pont, il pleut. Le vent souffle. De temps en temps, quand le quart change, il y a une cloche qui sonne dans le brouillard, tout au bout du navire. Chaque fois que je l'entends, ça me rappelle mon Paris et le coup de six heures dans les fabriques;—il n'en manque pas des fabriques autour de chez nous! Je vois tout notre petit logement, les enfants qui reviennent de l'école, la mère au fond de l'atelier en train de finir quelque chose contre la croisée, et s'efforçant de retenir ce brin de jour qui baisse, jusqu'à la fin de son aiguillée.
Ah! misère, qu'est-ce que tout ça va devenir, maintenant?
J'aurais peut-être mieux fait de les emmener avec moi, puisqu'on me le permettait. Mais qu'est-ce que vous voulez! C'est si loin. J'avais peur du voyage, du climat pour les enfants. Puis il aurait fallu vendre notre fonds de passementerie, ce petit avoir si péniblement gagné, monté pièce à pièce en dix ans. Et mes garçons, qui n'auraient plus été à l'école! Et la mère, obligée de vivre au milieu d'un tas de traînées!... Ah! ma foi, non. J'aime mieux souffrir tout seul... C'est égal! quand je monte là-haut sur le pont, et que je vois toutes ces familles installées là comme chez elles, les mères cousant des chiffons, les enfants dans leurs jupes, ça me donne toujours envie de pleurer.
Le vent grandit, les vagues s'enflent. La frégate file, penchée sur le côté. On entend crier ses mâts, craquer ses voiles. Nous devons aller très vite. Tant mieux, on sera plus vite arrivé... Cette île des Pins, qui m'effrayait tant au moment du procès, à présent elle me fait envie. C'est un but, un repos. Et je suis si las! Il y a des moments où tout ce que j'ai vu depuis vingt mois me tourne devant les yeux, à me donner le vertige. C'est le siège des Prussiens, les remparts, l'exercice; ensuite les clubs, les enterrements civils avec des immortelles à la boutonnière, les discours au pied de la Colonne, les fêtes de la Commune à l'Hôtel de Ville, les revues de Cluseret, les sorties, la bataille, la gare de Clamart et tous ces petits murs où l'on s'abritait pour tirer sur les gendarmes; ensuite Satory, les pontons, les commissaires, les transbordements d'un navire à l'autre, ces allées et venues qui vous faisaient dix fois prisonniers par les changements de prisons; enfin la salle des conseils de guerre, tous ces officiers en grand costume assis au fond en fer à cheval, les voitures cellulaires, l'embarquement, le départ, tout cela confondu dans le tangage et l'abasourdissement des premiers jours de mer.
Ouf!
J'ai comme un masque de fatigue, de poussière, de je ne sais pas quoi collé sur la figure. Il me semble que je ne me suis pas lavé depuis dix ans.
Oh! oui, ça va me sembler bon de prendre pied quelque part, de faire halte. Ils disent que là-bas j'aurai un bout de terrain, des outils, une petite maison... Une petite maison! Nous en avions rêvé une, ma femme et moi, du côté de Saint-Mandé: basse, avec un petit jardin étalé devant, comme un tiroir ouvert plein de légumes et de fleurs. On serait venu là le dimanche, du matin au soir, prendre de l'air et du soleil pour toute la semaine. Puis les enfants grandis, mis au commerce, on s'y serait retiré bien tranquille. Pauvre bête, va, te voilà retiré maintenant, et tu vas l'avoir ta maison de campagne!
Ah! malheur, quand je pense que c'est la politique qui est la cause de tout. «Je m'en défiais pourtant de cette sacrée politique. J'en avais toujours eu peur. D'abord je n'étais pas riche, et, avec mon fonds à payer, je n'avais pas beaucoup le temps de lire les journaux, ni d'aller entendre les beaux parleurs dans les réunions. Mais le maudit siège est arrivé, la garde nationale, rien à faire qu'à brailler et à boire. Ma foi! je suis allé aux clubs avec les autres, et tous leurs grands mots ont fini par me griser.
Les droits de l'ouvrier! le bonheur du peuple!
Quand la Commune est venue, j'ai cru que c'était l'âge d'or des pauvres gens qui arrivait. D'autant qu'on m'avait nommé capitaine, et que tous ces états-majors habillés de frais, ces galons, ces brandebourgs, ces aiguillettes donnaient beaucoup d'ouvrage à la maison. Plus tard, quand j'ai vu comment tout cela marchait, j'aurais bien voulu m'en aller, mais j'avais peur de passer pour un lâche.