Qu'est-ce qu'il y a donc là-haut? Les porte-voix ronflent. Des grosses bottes courent sur le pont mouillé... Ces matelots, pourtant quelle dure existence ça mène. En voilà que le sifflet du quartier-maître vient de prendre en plein sommeil. Ils montent sur le pont encore tout endormis, tout suants. Il faut courir dans le noir, dans le froid. Les planches glissent, les cordages sont gelés et brûlent les mains qui s'y accrochent. Et pendant qu'ils sont pendus là-haut, au bout des vergues, ballottés entre le ciel et l'eau, à rouler de grandes toiles toutes raides, un coup de vent arrive qui les arrache, les emporte, les éparpille en pleine mer comme un vol de mouettes. Ah! c'est une vie autrement rude que celle de l'ouvrier parisien, et autrement mal payée. Cependant ces gens-là ne se plaignent pas, ne se révoltent pas. Ils vous ont des airs tranquilles, des yeux clairs bien décidés, et tant de respect pour leurs chefs! On voit bien qu'ils ne sont pas venus souvent dans nos clubs.
Décidément c'est une tempête. La frégate est secouée horriblement. Tout danse, tout craque. Des paquets d'eau s'abattent sur le pont avec un bruit de tonnerre; puis pendant cinq minutes ce sont de petites rigoles qui s'écoulent de tous côtés. Autour de moi, on commence à se secouer. Il y en a qui ont le mal de mer, d'autres qui ont peur. Cette immobilité forcée dans le danger, c'est bien la pire des prisons... Et dire que pendant que nous sommes là parqués comme un bétail, ballottés à tâtons dans ce vacarme sinistre qui nous entoure, tous ces beaux fils de la Commune à écharpes d'or, à plastrons rouges, tous ces poseurs, tous ces lâches qui nous poussaient en avant, sont bien tranquilles dans des cafés, dans des théâtres, à Londres, à Genève, tout près de France. Quand j'y songe, il me vient des rages!
Toute la batterie est réveillée. On s'appelle d'un hamac à l'autre; et comme on est tous Parisiens, on commence à blaguer, à ricaner. Moi, je fais semblant de dormir, pour qu'on me laisse tranquille. Quel horrible supplice de n'être jamais seul, de vivre à tas! Il faut se monter à la colère des autres, dire comme eux, affecter des haines qu'on n'a pas, sous peine de passer pour un mouchard. Et toujours la blague, la blague... Quelle mer, bon Dieu! On sent que le vent creuse de grands trous noirs où la frégate plonge et tourbillonne... Allons, j'ai bien fait de ne pas les emmener. C'est si bon de penser à cette heure qu'ils sont là-bas bien abrités dans notre petite chambre! Du fond de la batterie noire, il me semble que je vois le rayon de lampe abaissé sur tous ces fronts, les enfants endormis et la mère penchée qui songe et qui travaille...
[LES FÉES DE FRANCE]
CONTE FANTASTIQUE
—Accusée, levez-vous, dit le président.
Un mouvement se fit au banc hideux des pétroleuses, et quelque chose d'informe et de grelottant vint s'appuyer contre la barre. C'était un paquet de haillons, de trous, de pièces, de ficelles, de vieilles fleurs, de vieux panaches, et là-dessous une pauvre figure fanée, tannée, ridée, crevassée, où la malice de deux petits yeux noirs frétillait au milieu des rides comme un lézard à la fente d'un vieux mur.
«Comment vous appelez-vous? lui demanda-t-on.
—Mélusine.