C'est fini. Le voilà qui rentre. Il dépose sur sa table de menus objets tout trempés d'eau, et revient frileusement vers le poêle dégourdir ses mains rouges de froid.

«Il faut être enragé vraiment, par ce temps-là..., se dit-il en frissonnant; qu'est-ce qu'elles ont donc toutes?»

Et comme il est bien réchauffé, et que son sucre commence à faire la perle aux bords du plat, il se met à déjeuner sur un coin de son bureau. Tout en mangeant, il a ouvert un de ses registres, et le feuillette avec complaisance. Il est si bien tenu ce grand livré! Des lignes droites, des entêtes à l'encre bleue, des petits reflets de poudre d'or, des buvards à chaque page, un soin, un ordre...

Il paraît que les affaires vont bien. Le brave homme a l'air satisfait d'un comptable en face d'un bon inventaire de fin d'année. Pendant qu'il se délecte à tourner les pages de son livre, les portes s'ouvrent dans la salle à côté, les pas d'une foule sonnent sur les dalles; on parle à demi-voix comme dans une église.

«Oh! qu'elle est jeune... Quel dommage!...»

Et l'on se pousse et l'on chuchotte...

Qu'est-ce que cela peut lui faire à lui qu'elle soit jeune? Tranquillement, en achevant ses pommes, il attire devant lui les objets qu'il a apportés tout à l'heure. Un dé plein de sable, un porte-monnaie avec un sou dedans, de petits ciseaux rouillés, si rouillés qu'on ne pourra plus jamais s'en servir—oh! plus jamais;—un livret d'ouvrière dont les pages sont collées entre elles; une lettre en loques, effacée, où l'on peut lire quelques mots: «L'enfant... pas d'arg... mois de nourrice...»

Le teneur de livre hausse les épaules avec l'air de dire:

«Je connais ça...»

Puis il prend sa plume, souffle soigneusement les mies de pain tombées sur son grand livre, fait un geste pour bien poser sa main, et de sa plus belle ronde il écrit le nom qu'il vient de déchiffrer sur le livret mouillé: