Félicie Rameau, brunisseuse, dix-sept ans.
[AVEC TROIS CENT MILLE FRANCS]
QUE M'A PROMIS GIRARDIN!...
Ne vous est-il jamais arrivé de sortir de chez vous, le pied léger et l'âme heureuse, et après deux heures de courses dans Paris, de rentrer tout mal en train, affaissé par une tristesse sans cause, un malaise incompréhensible? Vous vous dites: «Qu'est-ce que j'ai donc?...» Mais vous avez beau chercher, vous ne trouvez rien. Toutes vos courses ont été bonnes, le trottoir sec, le soleil chaud; et pourtant vous vous sentez au cœur une angoisse douloureuse, comme l'impression d'un chagrin ressenti.
C'est qu'en ce grand Paris, où la foule se sent inobservée et libre, on ne peut faire un pas sans se heurter à quelque détresse envahissante qui vous éclabousse et vous laisse sa marque en passant. Je ne parle pas seulement des infortunes qu'on connaît, auxquelles on s'intéresse, de ces chagrins d'ami qui sont un peu les nôtres et dont la rencontre subite vous serre le cœur comme un remords; ni même de ces chagrins d'indifférents, qu'on n'écoute que d'une oreille, et qui vous navrent sans qu'on s'en doute. Je parle de ces douleurs tout à fait étrangères, qu'on n'entrevoit qu'au passage, en une minute, dans l'activité de la course et la confusion de la rue.
Ce sont des lambeaux de dialogues saccadés au train des voitures, des préoccupations sourdes et aveugles qui parlent toutes seules et très haut, des épaules lasses, des gestes fous, des yeux de fièvre, des visages blêmes gonflés de larmes, des deuils récents mal essuyés aux voiles noirs. Puis des détails furtifs, et si légers! Un collet d'habit brossé, usé, qui cherche l'ombre, une serinette sans voix tournant à vide sous un porche, un ruban de velours au cou d'une bossue, cruellement noué bien droit entre les épaules contrefaites... Toutes ces visions de malheurs inconnus passent vite, et vous les oubliez en marchant, mais vous avez senti le frôlement de leur tristesse, vos vêtements se sont imprégnés de l'ennui qu'ils traînaient après eux, et à la fin de la journée vous sentez remuer tout ce qu'il y a en vous d'ému, de douloureux, parce que sans vous en apercevoir vous avez accroché au coin d'une rue, au seuil d'une porte, ce fil invisible qui lie toutes les infortunes et les agite à la même secousse.
Je pensais à cela l'autre matin—car c'est surtout le matin que Paris montre ses misères—en voyant marcher devant moi un pauvre diable étriqué dans un paletot trop mince qui faisait paraître ses enjambées plus longues, et exagérait férocement tous ses gestes. Courbé en deux, tourmenté comme un arbre en plein vent, cet homme s'en allait très vite. De temps en temps, sa main plongeait dans une de ses poches de derrière, et y cassait un petit pain qu'il dévorait furtivement, comme honteux de manger dans la rue.
Les maçons me donnent appétit, quand je les vois, assis sur les trottoirs, mordre au beau mitan de leur miche fraîche. Les petits employés aussi me font envie, lorsqu'ils reviennent en courant de la boulangerie au bureau, la plume à l'oreille, la bouche pleine, tout réjouis de ce repas au grand air. Mais ici on sentait la honte de la vraie faim, et c'était pitié de voir ce malheureux n'osant manger que par miettes le pain qu'il broyait au fond de sa poche.
Je le suivais depuis un moment quand tout à coup, comme il arrive souvent dans ces existences déroutées, il changea brusquement de direction et d'idée, et en se retournant se trouva face à face avec moi.