Cette ruelle noire des Douze-Maisons, éclairée seulement d'un réverbère au bout, était comme la coulisse du beau décor environnant. Tout ce qu'il y avait de paillons dans ce luxe venait se réfugier là, galons de livrées, maillots de clowns, toute une bohème de palefreniers anglais, d'écuyers du Cirque, les deux petits postillons de l'Hippodrome avec leurs poneys jumeaux et leurs affiches-réclames, la voiture aux chèvres, les guignols, les marchandes d'oublies, et puis des tribus d'aveugles qui revenaient le soir, chargés de pliants, d'accordéons, de sébiles. Un de ces aveugles se maria pendant que j'habitais le passage. Cela nous valut toute la nuit un concert fantastique de clarinettes, de hautbois, d'orgues, d'accordéons, où l'on voyait très bien défiler tous les ponts de Paris avec leurs psalmodies différentes... A l'ordinaire cependant, le passage était assez tranquille. Ces errants de la rue ne rentraient qu'à la brune, et si las! Il n'y avait de tapage que le samedi, lorsque Arthur touchait sa paye.

C'était mon voisin, cet Arthur. Un petit mur allongé d'un treillage séparait seul mon pavillon du garni qu'il habitait avec sa femme. Aussi, bien malgré moi, sa vie se trouvait-elle mêlée à la mienne; et tous les samedis j'entendais, sans en rien perdre, l'horrible drame si parisien qui se jouait dans ce ménage d'ouvriers. Cela commençait toujours de la même façon. La femme préparait le dîner; les enfants tournaient autour d'elle. Elle leur parlait doucement, s'affairait. Sept heures, huit heures: personne... A mesure que le temps se passait, sa voix changeait, roulait des larmes, devenait nerveuse. Les enfants avaient faim, sommeil, commençaient à grogner. L'homme n'arrivait toujours pas. On mangeait sans lui. Puis, la marmaille couchée, le poulailler endormi, elle venait sur le balcon de bois, et je l'entendais dire tout bas en sanglotant:

«Oh! la canaille! la canaille!»

Des voisins qui rentraient la trouvaient là. On la plaignait.

«Allez donc vous coucher, madame Arthur. Vous savez bien qu'il ne rentrera pas, puisque c'est le jour de paye.»

Et des conseils, des commérages.

«A votre place, voilà comme je ferais... Pourquoi ne le dites-vous pas à son patron?»

Tout cet apitoiement la faisait pleurer davantage; mais elle persistait dans son espoir, dans son attente, s'y énervait, et les portes fermées, le passage muet, se croyant bien seule, restait accoudée là, ramassée toute dans une idée fixe, se racontant à elle-même et très haut ses tristesses avec ce laisser-aller du peuple qui a toujours une moitié de sa vie dans la rue. C'étaient des loyers en retard, les fournisseurs qui la tourmentaient, le boulanger qui refusait le pain... Comment ferait-elle, s'il rentrait encore sans argent? A la fin, la lassitude la prenait de guetter les pas attardés, de compter les heures. Elle rentrait; mais longtemps après, quand je croyais tout fini, on toussait près de moi sur la galerie. Elle était encore là, la malheureuse, ramenée par l'inquiétude, se tuant les yeux à regarder dans cette ruelle noire, et n'y voyant que sa détresse.

Vers une heure, deux heures, quelquefois plus tard, on chantait au bout du passage. C'était Arthur qui rentrait. Le plus souvent, il se faisait accompagner, traînait un camarade jusqu'à sa porte: «Viens donc ... viens donc...» et même là, il flânait encore, ne pouvait se décider à rentrer, sachant bien ce qui l'attendait chez lui... En montant l'escalier, le silence de la maison endormie qui lui renvoyait son pas lourd le gênait comme un remords. Il parlait seul, tout haut, s'arrêtant devant chaque taudis: «Bonsoir, ma'me Weber... bonsoir, ma'me Mathieu.» Et si on ne lui répondait pas, c'était une bordée d'injures, jusqu'au moment où toutes les portes, toutes les fenêtres s'ouvraient pour lui renvoyer ses malédictions. C'est ce qu'il demandait. Son vin aimait le train, les querelles. Et puis, comme cela, il s'échauffait, arrivait en colère, et sa rentrée lui faisait moins peur.

Elle était terrible, cette rentrée...