—Et au moins diras-tu pourquoi?»
Il fit signe que «non,» qu'il ne le dirait pas.
Pour le coup, l'Irlandais eut un vrai mouvement de colère. Toute sa figure prit une expression sournoise, farouche, qui aurait bien étonné ceux qui ne connaissaient que le bon et loyal Jenkins; mais il se garda bien d'aller plus loin dans une explication qu'il craignait peut-être autant qu'il la désirait.
«Adieu, fit-il du seuil en retournant à demi la tête… Et ne vous adressez jamais à nous.
—Jamais… répondit son beau-fils d'une voix ferme.»
Cette fois, quand le docteur eut dit à Joë: «place Vendôme,» le cheval, comme s'il avait compris qu'on allait chez le Nabab, agita fièrement ses gourmettes étincelantes, et le coupé partit à fond de train, transformant en soleil chaque essieu de ses roues… «Venir si loin pour chercher une réception pareille! Une célébrité du temps traitée ainsi par ce bohème! Essayez donc de faire le bien!…» Jenkins écoula sa colère dans un long monologue de ce genre; puis tout à coup se secouant: «Ah bah…» Et ce qui restait de soucieux à son front se dissipa vite sur le trottoir de la place Vendôme. Midi sonnait partout dans le soleil. Sorti de son rideau de brume, Paris luxueux, réveillé et debout, commençait sa journée tourbillonnante. Les vitrines de la rue de la Paix resplendissaient. Les hôtels de la place paraissaient s'aligner fièrement pour les réceptions d'après-midi; et, tout au bout de la rue Castiglione aux blanches arcades, les Tuileries, sous un beau rayon d'hiver dressaient des statues grelottantes, roses de froid, dans le dénûment des quinconces.
II
UN DÉJEUNER PLACE VENDOME
Ils n'étaient guère plus d'une vingtaine ce matin-là dans la salle à manger du Nabab, une salle à manger en chêne sculpté, sortie la veille de chez quelque grand tapissier, qui du même coup avait fourni les quatre salons en enfilade entrevus dans une porte ouverte, les tentures du plafond, les objets d'art, les lustres, jusqu'à la vaisselle plate étalée sur les dressoirs, jusqu'aux domestiques qui servaient. C'était bien l'intérieur improvisé, dès la descente du chemin de fer, par un gigantesque parvenu pressé de jouir. Quoiqu'il n'y eût pas autour de la table la moindre robe de femme, un bout d'étoffe claire pour l'égayer, l'aspect n'en était pas monotone, grâce au disparate, à la bizarrerie des convives, des éléments de tous les mondes, des échantillons d'humanité détachés de toutes les races, en France, en Europe, dans l'univers entier, du haut en bas de l'échelle sociale. D'abord, le maître du logis, espèce de géant,—tanné, hâlé, safrané, la tête dans les épaules,—à qui son nez court et perdu dans la bouffissure du visage, ses cheveux crépus, massés comme un bonnet d'astrakan sur un front bas et têtu, ses sourcils en broussailles avec des yeux de chapard embusqué, donnaient l'aspect féroce d'un Kalmouck, d'un sauvage de frontières, vivant de guerre et de rapines. Heureusement le bas de la figure, la lèvre lippue et double, qu'un sourire adorable de bonté épanouissait, relevait, retournait tout à coup, tempérait d'une expression à la Saint Vincent de Paule cette laideur farouche, cette physionomie si originale qu'elle en oubliait d'être commune. Et pourtant l'extraction inférieure se trahissait d'autre façon par la voix, une voix de marinier du Rhône, éraillée et voilée, où l'accent méridional devenait plus grossier que dur, et deux mains élargies et courtes, phalanges velues, doigts carrés et sans ongles, qui, posées sur la blancheur de la nappe, parlaient de leur passé avec une éloquence gênante. En face, de l'autre côté de la table, dont il était un des commensaux habituels, se tenait le marquis de Monpavon, mais un Monpavon qui ne ressemblait en rien au spectre maquillé, aperçu plus haut, un homme superbe et sans âge, grand nez majestueux, prestance seigneuriale, étalant un large plastron de linge immaculé, qui craquait sous l'effort continu de la poitrine à se cambrer en avant, et se bombait chaque fois avec le bruit d'un dindon blanc qui se gonfle, ou d'un paon qui fait la roue. Son nom de Monpavon lui allait bien.
De grande famille, richement apparenté, mais ruiné par le jeu et les spéculations, l'amitié du duc de Mora lui avait valu une recette générale de première classe. Malheureusement sa santé ne lui avait pas permis de garder ce beau poste,—les gens bien informés disaient que sa santé n'y était pour rien,—et depuis un an il vivait à Paris, attendant d'être guéri, disait-il, pour reprendre sa position. Les mêmes gens assuraient qu'il ne la retrouverait jamais, et que même, sans de hautes protections… Du reste, le personnage important du déjeuner; cela se sentait à la façon dont les domestiques le servaient, dont le Nabab le consultait, l'appelant «monsieur le marquis,» comme à la Comédie-Française, moins encore par déférence que par fierté, pour l'honneur qui en rejaillissait sur lui-même. Plein de dédain pour l'entourage, M. le marquis parlait peu, de très haut, et comme en se penchant vers ceux qu'il honorait de sa conversation. De temps en temps, il jetait au Nabab, par dessus la table, quelques phrases énigmatiques pour tous.