Partout où M. Joyeuse se présentait, il voyait les visages se refroidir subitement dès qu'il expliquait le but de sa visite: «Tiens! vous n'êtes plus chez Hemerlingue et fils? Comment cela se fait-il?» Il expliquait la chose de son mieux par un caprice du patron, ce féroce Hemerlingue que Paris connaissait; mais il sentait de la froideur, de la méfiance, dans cette réponse uniforme: «Revenez nous voir après les fêtes.» Et, timide comme il était déjà, il en arrivait à ne plus se présenter nulle part, à passer vingt fois devant la même porte, dont il n'aurait jamais franchi le seuil sans la pensée de ses filles. Cela seul le poussait par les épaules, lui donnait du coeur aux jambes, l'envoyait dans la même journée aux extrémités opposées de Paris, à des adresses très vagues que des camarades lui donnaient, à Aubervilliers, dans une grande fabrique de noir animal, où on le faisait revenir pour rien trois jours de suite.

Oh! les courses sous la pluie, sous le givre, les portes fermées, le patron qui est sorti ou qui a du monde, les paroles données et tout à coup reprises, les espoirs déçus, l'énervement des longues attentes, les humiliations réservées à tout homme qui demande de l'ouvrage, comme si c'était une honte d'en manquer; M. Joyeuse connut toutes ces tristesses et aussi les bonnes volontés qui se lassent, se découragent devant la persistance du guignon. Et vous pensez si le dur martyre de «l'homme qui cherche une place» fut décuplé par les mirages de son imagination, par ces chimères qui se levaient pour lui du pavé de Paris pendant qu'il l'arpentait en tous sens.

Il fut pendant tout un mois une de ces marionnettes lamentables, monologuant, gesticulant sur les trottoirs, à qui chaque heurt de la foule arrache une exclamation somnambulante: «Je l'avais bien dit,» ou «gardez-vous d'en douter, Monsieur.» On passe, on rirait presque, mais on est saisi de pitié devant l'inconscience de ces malheureux possédés d'une idée fixe, aveugles que le rêve conduit, tirés par une laisse invisible. Le terrible, c'est qu'après ces longues, cruelles journées d'inaction et de fatigue, quand M. Joyeuse revenait chez lui, il fallait qu'il jouât la comédie de l'homme rentrant du travail, qu'il racontât les événements du jour, ce qu'il avait entendu dire, les cancans de bureau dont il entretenait de tout temps ces demoiselles.

Dans les petits intérieurs, il y a toujours un nom qui revient plus souvent que les autres, qu'on invoque aux jours d'orage, qui se mêle à tous les souhaits, à tous les espoirs, même aux jeux des enfants pénétrés de son importance, un nom qui tient dans la maison le rôle d'une sous-providence, on plutôt d'un dieu lare familier et surnaturel. C'est celui du patron, du directeur d'usine, du propriétaire, du ministre, de l'homme enfin qui porte dans sa main puissante le bonheur, l'existence du foyer. Chez les Joyeuse, c'était Hemerlingue, toujours Hemerlingue, revenant dix fois, vingt fois par jour, dans la conversation de ces demoiselles, qui l'associaient à tous leurs projets, aux plus petits détails de leurs ambitions féminines: «Si Hemerlingue voulait… Tout cela dépend d'Hemerlingue.» Et rien de plus charmant que la familiarité avec laquelle ces fillettes parlaient de ce gros richard, qu'elles n'avaient jamais vu.

On demandait de ses nouvelles… Le père lui avait-il parlé?… Était-il de bonne humeur?… Et dire que tous, tant que nous sommes, si humbles, si courbés que le destin nous tienne, nous avons toujours au-dessous de nous de pauvres êtres plus humbles, plus courbés, pour qui nous sommes grands, pour qui nous sommes dieux, et en notre qualité de dieux, indifférents, dédaigneux ou cruels.

On se figure le supplice de M. Joyeuse, obligé d'inventer des épisodes, des anecdotes sur le misérable qui l'avait si férocement congédié après dix ans de bons services. Pourtant il jouait sa petite comédie, de façon à tromper complètement tout le monde. On n'avait remarqué qu'une chose, c'est que le père en rentrant le soir se mettait toujours à table avec un grand appétit. Je crois bien! Depuis qu'il avait perdu sa place, le bonhomme ne déjeunait plus.

Les jours se passaient. M. Joyeuse ne trouvait rien. Si, une place de comptable à la Caisse territoriale, mais qu'il refusait, trop au courant des opérations de banque, de tous les coins et recoins de la bohème financière en général, et de la Caisse territoriale en particulier, pour mettre les pieds dans cet antre.

«Mais, lui disait Passajon… car c'était Passajon qui, rencontrant le bonhomme et le voyant sans emploi, lui avait parlé de venir chez Paganetti… Mais puisque je vous répète que c'est sérieux. Nous avons beaucoup d'argent. On paye, on m'a payé, regardez comme je suis flambant.»

En effet, le vieux garçon de bureau avait une livrée neuve, et, sous sa tunique à boutons argentés, sa bedaine s'avançait, majestueuse… N'importe, M. Joyeuse ne s'était pas laissé tenter, même après que Passajon, arrondissant ses yeux bleus à fleur de tête, lui eut glissé emphatiquement dans l'oreille ces mots gros de promesse:

«Le Nabab est dans l'affaire.»