Même après cela, M. Joyeuse avait eu le courage de dire non. Ne valait-il pas mieux mourir de faim que d'entrer dans une maison fallacieuse dont il serait peut-être un jour appelé à expertiser les livres devant les tribunaux?

Il continua donc à courir; mais, découragé, il ne cherchait plus. Comme il lui fallait rester dehors, il s'attardait aux étalages sur les quais, s'accoudait des heures aux parapets, regardait l'eau couler et les bateaux qu'on déchargeait. Il devenait ce flâneur qu'on rencontre au premier rang des attroupements de la rue, s'abritant des averses sous les porches, s'approchant pour se chauffer des poêles en plein air où fume le goudron des asphalteurs, s'affaissant sur un banc du boulevard lorsque ses pas ne pouvaient plus le porter.

Ne rien faire, quel bon moyen de s'allonger la vie!

A certains jours, cependant, quand M. Joyeuse était trop las ou le ciel trop féroce, il attendait au bout de la rue que ces demoiselles eussent refermé leur croisée, et, revenant à la maison le long des murailles, montait l'escalier bien vite, passait devant la porte en retenant son souffle, et se réfugiait chez le photographe André Maranne qui, au courant de son infortune, lui faisait cet accueil apitoyé que les pauvres diables ont entre eux. Les clients sont rares si près des banlieues. Il restait de longues heures dans l'atelier à causer tout bas, à lire à côté de son ami, à écouter la pluie sur les vitres ou le vent qui soufflait comme en pleine mer, heurtant les vieilles portes et les châssis, en bas, dans le chantier de démolitions. Au-dessous il entendait des bruits connus et pleins de charmes, des chansons envolées du contentement d'une tâché, des rires assemblés, la leçon de piano que donnait Bonne Maman, le tic-tac du métronome, tout un remue-ménage délicieux qui lui chatouillait le coeur. Il vivait avec ses chéries, qui certes ne croyaient pas l'avoir si près d'elle.

Une fois, pendant une absence de Maranne, M. Joyeuse, gardant fidèlement l'atelier et son appareil neuf, entendit frapper deux petits coups ou plafond du quatrième, deux coups séparés, très distincts, puis un roulement discret comme un trot de souris. L'intimité du photographe avec ses voisins autorisait bien ces communications du prisonniers; mais qu'est-ce que cela signifiait? Comment répondre à ce qui semblait un appel? A tout hasard, il répéta les deux coups, le tambourinement léger, et la conversation en resta là. Au retour d'André Maranne, il eut l'explication du fait. C'était bien simple: quelquefois, au courant de la journée, ces demoiselles, qui ne voyaient leur voisin que le soir, s'informaient de ses nouvelles, si la clientèle allait un peu. Le signal entendu voulait dire: «Est-ce que les affaires vont bien aujourd'hui?» Et M. Joyeuse avait répondu d'instinct, sans savoir: «Pas trop mal pour la saison.» Bien que le jeune Maranne fût très rouge en affirmant cela, M. Joyeuse le croyait sur parole. Seulement cette idée de communication fréquente entre les deux ménages lui fit peur pour le secret de sa situation, et dès lors il s'abstint de ce qu'il appelait «ses journées artistiques.» D'ailleurs, le moment approchait où il ne pourrait plus dissimuler sa détresse, la fin du mois arrivant compliquée d'une fin d'année.

Paris prenait déjà sa physionomie de fête des dernières semaines de décembre. En fait de réjouissance nationale ou populaire, il n'a guère plus que celle-là. Les folies du carnaval sont mortes en même temps que Gavarni, les fêtes religieuses, dont on entend à peine le carillon sur le bruit des rues, s'enferment derrière leurs lourdes portes d'église, le quinze août n'a jamais été que la Saint-Charlemagne des casernes; mais Paris a gardé le respect du jour de l'an.

Dès le commencement de décembre, un immense enfantillage se répand par la ville. On voit passer par la ville des voitures à bras remplies de tambours dorés, de chevaux de bois, de jouets à la douzaine. Dans les quartiers industrieux, du haut en bas des maisons à cinq étages, des vieux hôtels du marais, où les magasins ont de si hauts plafonds et des doubles portes majestueuses, on passe les nuits à manier de la gaze, des fleurs et du paillon, à coller des étiquettes sur des boîtes satinées, à trier, marquer, emballer; les mille détails du joujou, ce grand commerce auquel Paris donne le cachet de son élégance. Cela sent le bois neuf, la peinture fraîchie, le vernis reluisant, et, dans la poussière des mansardes, par les escaliers misérables où le peuple met toutes les boues qu'il a traversées, traînent des copeaux de bois de rose, des rognures de satin et de velours, des parcelles de clinquant, tous les débris du luxe employé pour l'éblouissement des yeux enfantins. Puis les étalages se parent. Derrière les vitrines claires, la dorure des livres d'étrennes monte comme un flot scintillant sous le gaz, les étoffes de couleurs variées et tentantes montrent leurs plis cassants et lourds, pendant que les demoiselles de magasin, les cheveux en étage, un ruban sous leur col, font l'article, un petit doigt en l'air, ou remplissent des sacs de moire, dans lesquels les bonbons tombent en pluie de perles.

Mais, en face de ce commerce bourgeois, bien chez lui, chauffé, retranché derrière ses riches devantures, s'installe l'industrie improvisée de ces baraques en planches, ouvertes au vent de la rue, et dont la double rangée donne aux boulevards l'aspect d'un mail forain. C'est là qu'est le vrai intérêt et la poésie des étrennes. Luxueuses dans le quartier de la Madeleine, bourgeoises vers le boulevard Saint-Denis, plus «peuple» en remontant à la Bastille, ces petites baraques se modifient pour leur public, calculent leurs chances de succès au porte-monnaie plus ou moins garni des passants. Entre elles, se dressent des tables volantes, chargées de menus objets, miracles de la petite industrie parisienne, bâtis de rien, frêles et chétifs, et que la vogue entraîne quelquefois dans son grand coup de vent, à cause de leur légèreté même. Enfin, au long des trottoirs, perdues dans la file des voitures qui frôlent leur marche errante, les marchandes d'oranges complètent ce commerce ambulant, entassent les fruits couleur de soleil sous leur lanterne de papier rouge, criant: «La Valence,» dans le brouillard, le tumulte, la hâte excessive que Paris met à finir son année.

D'ordinaire, M. Joyeuse faisait partie de cette foule affairée qui circule avec un bruit d'argent en poche et des paquets dans toutes les mains. Il courait en compagnie de Bonne Maman à la recherche des étrennes pour ces demoiselles, s'arrêtait devant ces petits marchands émus du moindre client, sans l'habitude de la vente, et qui ont basé sur cette courte phase des projets de bénéfices extraordinaires.

Et c'étaient des colloques, des réflexions, un embarras du choix interminable dans ce petit cerveau compliqué, toujours au-delà de la minute présente et de l'occupation du moment.