Cette année, hélas! rien de semblable, il errait mélancoliquement dans la ville en liesse, plus triste, plus désoeuvré de toute l'activité environnante, heurté, bousculé, comme tous ceux qui gênent la circulation des actifs, le coeur battant d'une crainte perpétuelle, car Bonne Maman, depuis quelques jours, lui faisait à table des allusions clairvoyantes et significatives à propos des étrennes. Aussi, évitait-il de se trouver seul avec elle, et lui avait-il défendu de venir le chercher à la sortie du bureau. Mais, malgré tous ses efforts, le moment approchait, il le sentait bien, où le mystère serait impossible et son lourd secret dévoilé… Elle était donc bien terrible, cette Bonne Maman, que M. Joyeuse la craignait si fort?… Mon Dieu, non. Un peu sévère, voilà tout, avec un joli sourire qui graciait à la minute tous les coupables. Mais M. Joyeuse était un craintif, un timide de naissance; vingt ans de ménage avec une maîtresse femme, «une personne de la noblesse,» l'ayant esclavagé pour toujours, comme ces forçats qui, après leur temps de fers, doivent encore subir une surveillance. Et lui en avait pour toute sa vie.
Un soir, la famille Joyeuse était réunie dans le petit salon, dernière épave de sa splendeur, où il restait deux fauteuils capitonnés, beaucoup de garnitures au crochet, un piano, deux lampes carcels coiffées de petits chapeaux verts, et un bonheur du jour rempli de bibelots.
La vraie famille est chez les humbles.
Par économie, on n'allumait pour la maison entière qu'un seul feu et qu'une lampe autour de laquelle toutes les occupations, toutes les distractions se groupaient, bonne grosse lampe de famille, dont le vieil abat-jour,—des scènes de nuit, semées de points brillants,—avait été l'étonnement et la joie de toutes ces fillettes dans leur petite enfance. Sortant doucement de l'ombre de la pièce, quatre jeunes têtes se penchaient, blondes ou brunes, souriantes ou appliquées, sous ce rayon intime et réchauffant qui les éclairait à la hauteur des yeux, semblait alimenter la flamme de leur regard, la jeunesse lumineuse sous leurs fronts transparents, les couver, les abriter, les garder du froid noir ventant dehors, des fantômes, des embûches, des misères et des terreurs, de tout ce que promène de sinistre une nuit d'hiver parisien au fond d'un quartier perdu.
Ainsi serrée dans une petite pièce en haut de la maison déserte, dans la chaleur, la sécurité de son intérieur, bien garni et soigné, la famille Joyeuse a l'air d'un nid tout en haut d'un grand arbre. On coud, on lit, on cause un peu. Un sursaut de la flamme, un pétillement du feu, voilà ce qu'on entend, avec de temps à autre une exclamation de M. Joyeuse, un peu en dehors de son petit cercle, perdu dans l'ombre où il abrite son front anxieux et toutes les démences de son imagination. Maintenant, il se figure que, dans la détresse où il se trouve acculé, dans cette nécessité absolue de tout avouer à ses enfants, ce soir, au plus tard demain, il lui arrive un secours inespéré. Hemerlingue, pris de remords, lui envoie comme à tous ceux qui ont travaillé au Tunisien sa gratification de décembre. C'est un grand laquais qui l'apporte; «De la part de M. le baron.» L'Imaginaire dit cela tout haut. Les jolis visages se tournent vers lui; on rit, on s'agite, et le malheureux se réveille en sursaut…
Oh! comme il s'en veut à présent de sa lenteur à tout avouer, de cette sécurité menteuse maintenue autour de lui et qu'il va falloir détruire tout à coup. Aussi quel besoin avait-il de critiquer cet emprunt de Tunis! Il se reproche même à cette heure de n'avoir pas accepté une place à la Caisse territoriale. Est-ce qu'il avait le droit de refuser?… Ah! le triste chef de famille, sans force pour garder ou défendre le bonheur des siens… Et, devant le joli groupe encerclé par l'abat-jour et dont l'aspect reposant forme un si grand contraste avec ses agitations intérieures, il est pris d'un remords si violent pour son âme faible, que son secret lui vient aux lèvres, va lui échapper dans un débordement de sanglots, quand un coup de sonnette—pas chimérique, celui-là—les fait tous tressaillir et l'arrête au moment de parler.
Qui donc pouvait venir à cette heure? Ils vivaient à l'écart depuis la mort de la mère, ne fréquentaient presque personne. André Maranne, quand il descendait passer un moment avec eux, frappait familièrement comme ceux pour qui la porte est toujours ouverte. Profond silence dans le salon, long colloque sur le palier. Enfin, la vieille bonne—elle était dans la maison depuis aussi longtemps que la lampe—introduisit un jeune homme complètement inconnu, qui s'arrêta, saisi, devant l'adorable tableau des quatre chéries pressées autour de la table. Son entrée en fut intimidée, un peu gauche. Pourtant il expliqua fort bien le motif de sa visite. Il était adressé à M. Joyeuse par un brave homme de sa connaissance, le vieux Passajon, pour prendre des leçons de comptabilité. Un de ses amis se trouvait engagé dans de grosses affaires d'argent, une commandite considérable. Lui aurait voulu le servir en surveillant l'emploi des capitaux, la droiture des opérations; mais il était avocat, peu au courant des systèmes financiers, du langage de la banque. Est-ce que M. Joyeuse ne pourrait pas, en quelques mois, à trois ou quatre leçons par semaine…
«Mais si bien, Monsieur, si bien… bégayait le père tout étourdi de cette chance inespérée… Je me charge parfaitement, en quelques mois, de vous rendre apte à ce travail de vérification… Où prendrons-nous nos leçons?
—Chez vous, si vous le permettez, dit le jeune homme, car je tiens à ce qu'on ne sache pas que je travaille… Seulement, je serai désolé si, chaque fois que j'arrive, je mets tout le monde en fuite comme ce soir.»
En effet, dès les premiers mots du visiteur, les quatre têtes bouclées avaient disparu, avec des petits chuchotements, des froissements de jupes, et le salon paraissait bien nu, maintenant que le grand cercle de lumière blanche était vide.