Il salua l'assemblée d'un léger mouvement de tête, tendit un doigt à M. Noël, et nous étions là à nous regarder, glacés par ses grandes manières, quand une porte s'ouvrit au fond et le souper nous apparut avec toutes sortes de viandes froides, des pyramides de fruits, des bouteilles de toutes les formes, sous les feux de deux candélabres.

«Allons, messieurs, la main aux dames…»

En une minute nous voici installés, ces dames assises avec les plus âgés ou les plus conséquents de nous tous, les autres debout, servant, bavardant, buvant dans tous les verres, piquant un morceau dans toutes les assiettes. J'avais M. Francis pour voisin, et je dus entendre ses rancunes contre M. Louis, dont il jalousait la place si belle en comparaison de celle qu'il occupait chez son décavé de la noblesse.

«C'est un parvenu, me disait-il tout bas… Il doit sa fortune à sa femme, à Madame Paul.»

Il paraît que cette Madame Paul est une femme de charge, depuis vingt ans chez le duc, et qui s'entend comme personne à lui fabriquer une certaine pommade pour des incommodités qu'il a. Mora ne peut pas s'en passer. Voyant cela, M. Louis a fait la cour à cette vieille dame, l'a épousée quoique bien plus jeune qu'elle; et afin de ne pas perdre sa garde-malade aux pommades, l'Excellence a pris le mari pour valet de chambre. Au fond, malgré ce que je disais à M. Francis, moi je trouvais ça très bien et conforme à la plus saine morale puisque le maire et le curé y ont passé. D'ailleurs, cet excellent repas, composé de nourritures fines et très chères que je ne connaissais pas même de nom, m'avait bien disposé l'esprit à l'indulgence et à la bonne humeur. Mais tout le monde n'était pas dans les mêmes dispositions, car j'entendais de l'autre côté de la table la voix de basse-taille de M. Barreau qui grondait:

«De quoi se mêle-t-il? Est-ce que je mets le nez dans son service? D'abord c'est Bompain que ça regarde et pas lui… Et puis, quoi! Qu'est-ce qu'on me reproche? Le boucher m'envoie cinq paniers de viande tous les matins. Je n'en use que deux, je lui revends les trois autres. Quel est le chef qui ne fait pas ça? Comme si, au lieu de venir espionner dans mon sous-sol, il ne ferait pas mieux de veiller au grand coutage de là-haut. Quand je pense qu'en trois mois la clique du premier a fumé pour vingt-huit mille francs de cigares… Vingt-huit mille francs! Demandez à Noël si je mens. Et au second, chez madame, c'est là qu'il y en a un beau gâchis de linge, de robes jetées au bout d'une fois, des bijoux à poignées, des perles qu'on écrase en marchant. Oh! mais, attends un peu, je te le repincerai ce petit monsieur-là.»

Je compris qu'il s'agissait de M. de Géry, ce jeune secrétaire du Nabab qui vient souvent à la Territoriale, où il est toujours à farfouiller dans les livres. Très poli certainement, mais un garçon très fier qui ne sait pas se faire valoir. Ça n'a été autour de la table qu'un concert de malédictions contre lui. M. Louis lui-même a pris la parole à ce sujet avec son grand air:

«Chez nous, mon cher monsieur Barreau, le cuisinier a eu tout récemment une histoire dans le genre de la vôtre avec le chef de cabinet de Son Excellence qui s'était permis de lui faire quelques observations sur la dépense. Le cuisinier est monté chez le duc dare-dare en tenue d'office, et la main sur le cordon de son tablier: «Que votre Excellence choisisse entre monsieur et moi…» Le duc n'a pas hésité. Des chefs de cabinet on en trouve tant qu'on en veut; tandis que les bons cuisiniers, on les connaît. Il y en a quatre en tout dans Paris… Je vous compte, mon cher Barreau… Nous avons congédié notre chef de cabinet en lui donnant une préfecture de première classe comme consolation; mais nous avons gardé notre chef de cuisine.

—Ah! voilà… dit M. Barreau, qui jubilait d'entendre cette histoire… Voilà ce que c'est de servir chez un grand seigneur… Mais les parvenus sont les parvenus, qu'est-ce que vous voulez?

—Et Jansoulet n'est que ça, ajouta M. Francis en tirant ses manchettes… Un homme qui a été portefaix à Marseille.»