«Que le feu de Dieu les brûle les beys et puis les beys!»

Enfin il arriva le jour, ce jour fameux dont on parle encore aujourd'hui dans tout le pays de là-bas. Oh! vers trois heures de l'après-midi, après un déjeuner somptueux présidé cette fois par la vieille mère avec une cambrésine neuve à sa coiffe, et où s'étaient assis, à côté de célébrités parisiennes, des préfets, des députés, tous en tenue, l'épée au flanc, des maires en écharpes, de bons curés rasés de frais, lorsque Jansoulet, en habit noir et cravate blanche, entouré de ses convives, sortit sur le perron et qu'il vit dans ce cadre splendide de nature pompeuse, au milieu des drapeaux, des arcs, des trophées, ce fourmillement de têtes, ce flamboiement de costumes s'étageant sur les pentes, au tournant des allées; ici, groupées en corbeilles sur une pelouse, les plus jolies filles d'Arles, dont les petites têtes mates sortaient délicatement des fichus de dentelles; au-dessous, la farandole de Barbantane, ses huit tambourins en queue, prête à partir, les mains enlacées, rubans au vent, chapeau sur l'oreille, la raillole rouge autour des reins; plus bas, dans la succession des terrasses, les orphéons alignés tout noirs sous leurs casquettes éclatantes, le porte-bannière en avant, grave, convaincu, les dents serrées, tenant haut sa hampe ouvragée; plus bas encore, sur un vaste rond-point transformé en cirque de combat, des taureaux noirs entravés et les gauchos camarguais sur leurs petits chevaux à longue crinière blanche, les houzeaux par-dessus les genoux, au poing le trident levé; après, encore des drapeaux, des casques, des baïonnettes, comme cela jusqu'à l'arc triomphal de l'entrée; puis, à perte de vue, de l'autre côté du Rhône, sur lequel deux compagnies du train venaient de jeter un pont de bateaux pour arriver de la gare en droite ligne à Saint-Romans, une foule immense, des villages entiers dévalant par toutes les côtes, s'entassant sur la route de Giffas dans une montée de cris et de poussière, assis au bord des fossés, grimpés sur les ormes, empilés sur les charrettes, formidable haie vivante du cortège; par là-dessus un large soleil blanc épandu dont un vent capricieux envoyait les flèches dans toutes les directions, au cuivre d'un tambourin, à la pointe d'un trident, à la frange d'une bannière, et le grand Rhône fougueux et libre emportant à la mer le tableau mouvant de cette fête royale. En face de ces merveilles, ou tout l'or de ses coffres resplendissait, le Nabab eut un mouvement d'admiration et d'orgueil.

«C'est beau…» dit-il en pâlissant, et derrière lui sa mère, pâle, elle aussi, mais d'une indicible épouvante, murmura:

«C'est trop beau pour un homme… On dirait que c'est Dieu qui vient.»

Le sentiment de la vieille paysanne catholique était bien celui qu'éprouvait vaguement tout ce peuple amassé sur les routes comme pour le passage d'une Fête-Dieu gigantesque, et à qui ce prince d'Orient venant voir un enfant du pays rappelait des légendes de rois Mages, l'arrivée de Gaspard le Maure apportant au fils du charpentier la myrrhe et la couronne en tiare.

Au milieu des félicitations émues dont Jansoulet était entouré, Cardailhac, triomphant et suant, qu'on n'avait pas vu depuis le matin, apparut tout à coup:

«Quand je vous disais qu'il y avait de quoi faire!… Hein?… Est-ce chic?… En voilà une figuration… Je crois que nos Parisiens payeraient cher pour assister à une première comme celle-là.»

Et baissant la voix à cause de la mère qui était tout près:

«Vous avez vu nos Arlésiennes?… Non, regardez-les mieux… la première, celle qui est en avant pour offrir le bouquet.

—Mais c'est Amy Férat.