—Parbleu! vous sentez bien, mon cher, que si le bey jette son mouchoir dans ce tas de belles filles, il faut qu'il y en ait une au moins pour le ramasser… Elles n'y comprendraient rien, ces innocentes?… Oh! j'ai pensé à tout, vous verrez… C'est monté, réglé comme à la scène. Côté ferme, côté jardin.»
Ici, pour donner une idée de son organisation parfaite, le directeur leva sa canne; aussitôt son geste répété courut du haut en bas du parc, faisant éclater à la fois tous les orphéons, toutes les fanfares, tous les tambourins unis dans le rhythme majestueux du chant populaire méridional: Grand Soleil de la Provence. Les voix, les cuivres montaient dans la lumière, gonflant les oriflammes, agitant la farandole qui commençait à onduler, à battre ses premiers entrechats sur place, tandis qu'à l'autre bord du fleuve une rumeur courait comme une brise, sans doute la crainte que le bey fût arrivé subitement d'un autre côté. Nouveau geste du directeur, et l'immense orchestre s'apaisa, plus lentement cette fois, avec des retards, des fusées de notes égarées dans le feuillage; mais on ne pouvait exiger davantage d'une figuration de trois mille personnes.
A ce moment les voitures s'avançaient, les carrosses de gala qui avaient servi aux fêtes de l'ancien bey, deux grands chars rose et or à la mode de Tunis, que la mère Jansoulet avait soignés comme des reliques et qui portaient de la remise avec leurs panneaux peints, leurs tentures et leurs crépines d'or, aussi brillants, aussi neufs qu'au premier jour. Là encore l'ingéniosité de Cardailhac s'était exercée librement, attelant aux guides blanches au lieu des chevaux un peu lourds pour ces fragilités d'aspect et de peintures, huit mules coiffées de noeds, de pompons, de sonnailles d'argent et caparaçonnées de la tête aux pieds de ces merveilleuses sparteries dont la Provence semble avoir emprunté aux Maures et perfectionné l'art délicat. Si le bey n'était pas content, alors!
Le Nabab, Monpavon, le préfet, un des généraux montèrent pour l'aller dans le premier carrosse, les autres prirent place dans le second, dans des voitures à la suite. Les cures, les maires, tout enflammés de la bombance, coururent se mettre à la tête des orphéons de leur paroisse qui devaient aller au devant du cortège; et tout s'ébranla sur la route de Giffas.
Il faisait un temps superbe, mais chaud et lourd, en avance du trois mois sur la saison, comme il arrive souvent en ce pays impétueux où tout se hâte, où tout arrive avant l'heure. Quoiqu'il n'y eût pas un orage visible, l'immobilité de l'atmosphère, où le vent venait de tomber subitement comme une voile qu'on abat, l'espace ébloui, chauffé à blanc, une solennité silencieuse, planant sur la nature, tout annonçait un orage en train de se former dans quelque coin de l'horizon. L'immense torpeur des choses gagnait peu à peu les êtres. On n'entendait que les sonnailles des mulets allant d'un amble assez lent, la marche rhythmée et lourde sur la poussière craquante des bandes de chanteurs que Cardailhac disposait de distance en distance, et du temps à autre, dans la double haie grouillante qui bordait le chemin au loin déroulé, un appel, des voix d'enfants, le cri d'un revendeur d'eau fraîche, accompagnement obligé de toutes les fêtes du Midi en plein air.
«Ouvrez donc votre côté, général, on étouffe,» disait Monpavon, cramoisi, craignant pour sa peinture; et les glaces abaissées laissaient voir au bon populaire ces hauts fonctionnaires épongeant leurs faces augustes, congestionnées, angoissées par une même expression d'attente, attente du bey, de l'orage, attente de quelque chose enfin.
Encore un arc de triomphe. C'était Giffas et sa longue rue caillouteuse jonchée de palmes vertes, ses vieilles maisons sordides tapissées de fleurs et de tentures. En dehors de village, la gare, blanche et carrée, posée comme un dé au bord de la voie, vrai type de la petite gare de campagne perdue en pleines vignes, n'ayant jamais personne dans son unique salle, quelquefois une vieille à paquets, attendant dans un coin, venue trois heures d'avance.
En l'honneur du bey, la légère bâtisse avait été chamarrée de drapeaux, de trophées, ornée de tapis, de divans, et d'un splendide buffet dressé avec un en-cas et des sorbets tout prêts pour l'Altesse. Une fois là, le Nabab descendu de carrosse sentit se dissiper cette espèce de malaise inquiet que lui aussi, sans qu'il sût pourquoi, éprouvait depuis un moment. Préfets, généraux, députés, habits noirs et fracs brodés se tenaient sur le large trottoir intérieur, formant des groupes imposants, solennels, avec ces bouches en rond, ces balancés sur place, ces haut le-corps prudhommesques d'un fonctionnaire public qui se sent regardé. Et vous pensez si l'on s'écrasait le nez dehors contre les vitres pour voir toutes ces broderies hiérarchiques, le plastron de Monpavon qui s'élargissait, montait comme un soufflé d'oeufs à la neige, Cardailhac haletant, donnant ses derniers ordres, et la bonne face de Jansoulet, de leur Jansoulet, dont les yeux étincelants entre les joues bouffies et tannées semblaient deux gros clous d'or dans la gaufrure d'un cuir du Cordoue. Tout à coup des sonneries électriques. Le chef de gare tout flambant accourut sur la voie: «Messieurs, le train est signalé. Dans huit minutes, il sera ici…» Tout le monde tressaillit. Puis un même mouvement instinctif fit tirer du gousset toutes les montres… Plus que six minutes… Alors, dans le grand silence, quelqu'un dit: «Regardez donc par là.» Sur la droite, du côté par où le train allait venir, deux grands coteaux chargés de vignes formaient un entonnoir dans lequel la voie s'enfonçait, disparaissait comme engloutie. En ce moment tout ce fond était noir d'encre, obscurci par un énorme nuage, barre sombre coupant le bleu du ciel à pic, dressant des escarpements, des hauteurs de falaises en basalte sur lesquelles la lumière déferlait toute blanche avec des pâlissements de lune. Dans la solennité de la voie déserte, sur cette ligne de rails silencieuse où l'on sentait que tout, à perte vue, se rangeait pour le passage de l'Altesse, c'était effrayant cette falaise aérienne qui s'avançait, projetant son ombre devant elle avec ce jeu de la perspective que donnait au nuage une marche lente, majestueuse, et à son ombre la rapidité d'un cheval au galop. «Quel orage tout à l'heure!…» Ce fut la pensée qui leur vint à tous; mais ils n'eurent pas le temps de l'exprimer, car un sifflet strident retentit, et le train apparut au fond du sombre entonnoir. Vrai train royal, rapide et court, chargé de drapeaux français et tunisiens, et dont la locomotive, mugissante et fumante, un énorme bouquet de roses sur le poitrail, semblait la demoiselle d'honneur d'une noce de Léviathans.
Lancée à toute volée, elle ralentissait sa marche en approchant. Les fonctionnaires se groupèrent, se redressant, assurant les épées, ajustant les faux-cols, tandis que Jansoulet allait au devant du train, le long de la voie, le sourire obséquieux aux lèvres et le dos arrondi déjà pour le: «Salem alek.» Le convoi continuait très lentement. Jansoulet crut qu'il s'arrêtait et mit la main sur la portière du wagon royal étincelant d'or sous le noir du ciel; mais l'élan était trop fort sans doute, le train avançait toujours, le Nabab marchant à côté, essayant d'ouvrir cette maudite portière qui tenait ferme, et de l'autre faisant un signe de commandement à la machine. La machine n'obéissait pas. «Arrêtez donc!» Elle n'arrêtait pas. Impatienté, il sauta sur le marchepied garni de velours et avec sa fougue un peu impudente qui plaisait tant à l'ancien bey, il cria, sa grosse tête crépue à la portière:
«Station de Saint-Romans, Altesse.»