«J'avais lu dans les paperasses que le gouverneur agite de temps en temps sous nos yeux, comme un éventail à gonfler ses blagues, l'acte de vente d'une carrière de marbre au lieu dit «de Taverna» à deux heures de Pozzonegro. Profitant de notre passage ici, ce matin, sans rien dire à personne, j'enfourchai une mule, et guidé par un grand drôle, aux jambes de cerf, vrai type de braconnier ou de contrebandier corse, sa grosse pipe rouge aux dents, son fusil en bandoulière, je me rendis à Taverna. Après une marche épouvantable à travers des roches crevassées, des fondrières, des abîmes d'une profondeur insondable, dont ma mule s'amusait malicieusement à suivre le bord, comme si elle le découpait avec ses sabots, nous sommes arrivés par une descente presque à pic au but de notre voyage, un vaste désert de rochers, absolument nus, tout blancs de fientes de goëlands et de mouettes; car la mer est au bas, très proche, et le silence du lieu rompu seulement par l'afflux des vagues et les cris suraigus de bandes d'oiseaux volant en rond. Mon guide, qui a la sainte horreur des douaniers et des gendarmes, resta en haut sur la falaise, à cause d'un petit poste de douane en guetteur au bord du rivage; et moi je me dirigeai vers une grande bâtisse rouge qui dressait dans cette solitude brûlante ses trois étages aux vitres brisées, aux tuiles en déroute, avec un immense écriteau sur la porte vermoulue: «Caisse territoriale Carr… bre… 54.» La tramontane, le soleil, la pluie, ont mangé le reste.
«Il y a eu là certainement un commencement d'exploitation, puisqu'un large trou carré, béant, taillé à l'emporte-pièce, s'ouvre dans le sol, montrant, comme des taches de lèpre le long de ses murailles effritées, des plaques rouges veinées de brun, et tout au fond, dans les ronces, d'énormes blocs de ce marbre qu'on appelle dans le commerce de la griotte, blocs condamnés, dont on n'a pu tirer parti, faute d'une grande route aboutissant à la carrière ou d'un port qui rendît la côte abordable à des bateaux de chargement, faute surtout de subsides assez considérables pour l'un et l'autre de ces deux projets. Aussi la carrière reste-t-elle abandonnée, à quelques encablures du rivage, encombrante et inutile comme le canot de Robinson avec les mêmes vices d'installation. Ces détails sur l'histoire navrante de notre unique richesse territoriale m'ont été fournis par un malheureux surveillant, tout grelottant de fièvre, que j'ai trouvé dans la salle basse de la maison jaune essayant de faire rôtir un morceau de chevreau sur l'âcre fumée d'un buisson de lentisques.
«Cet homme, qui compose à lui seul le personnel de la Caisse territoriale en Corse, est le père nourricier de Paganetti, un ancien gardien de phare à qui la solitude ne pèse pas. Le gouverneur le laisse un peu par charité et aussi parce que de temps à autre des lettres datées de la carrière de Taverna font bon effet aux réunions d'actionnaires. J'ai eu beaucoup de mal à arracher quelques renseignements de cet être aux trois quarts sauvage qui me regardait avec méfiance, embusqué derrière les poils du chèvre du son pelone; il m'a pourtant appris sans le vouloir ce que les Corses entendent par ce mot chemin de fer et pourquoi ils prennent ces airs mystérieux pour en parler. Comme j'essayais de savoir s'il avait connaissance d'un projet de route ferrée dans le pays, le vieux, lui, n'a pas eu le sourire malicieux de ses compatriotes, mais bien naturellement, de sa voix rouillée et gourde comme une ancienne serrure dont on ne se sert pas souvent, il m'a dit en assez bon français:
«—Oh! moussiou, pas besoin de chemin de ferré ici…
«—C'est pourtant bien précieux, bien utile pour faciliter les communications…
«—Je ne vous dis pas au contraire; mais avec les gendarmes, ça souffit chez nous…
«—Les gendarmes?…
«—Mais sans doute.
«Le quiproquo dura bien cinq minutes, au bout desquelles je finis par comprendre que le service de la police secrète s'appelle ici: «les chemins de fer.» Comme il y a beaucoup de Corses policiers sur le continent, c'est un euphémisme honnête dont on se sert, dans leurs familles, pour désigner l'ignoble métier qu'ils font. Vous demandez aux parents: «Où est votre frère Ambrosini? Que fait votre oncle Barbicaglia?» Ils vous répondent avec un petit clignement d'oeil: «Il a un emploi dans les chemins de ferré…» et tout le monde sait ce que cela veut dire. Dans le peuple, chez les paysans qui n'ont jamais vu de chemin de fer et ne se doutent pas de ce que c'est, on croit très sérieusement que la grande administration occulte de la police impériale n'as pas d'autre appellation que celle-là. Notre agent principal dans le pays partage cette naïveté touchante; c'est vous dire l'état de la «Ligne d'Ajaccio à Bastia, en passant par Bonifacio, Porto Vecchio, etc.,» ainsi qu'il est écrit sur les grands livres à dos vert de la maison Paganetti. En définitive, tout l'avoir de la banque territoriale se résume en quelques écriteaux, deux antiques masures, le tout à peine bon pour figurer dans le chantier de démolition de la rue Saint-Ferdinand, dont j'entends tous les soirs en m'endormant les girouettes grincer, les vieilles portes battre sur le vide…
«Mais alors où sont allées, où s'en vont encore les sommes énormes que M. Jansoulet a versées depuis cinq mois, sans compter ce qui est venu du dehors attiré par ce nom magique? Je pensais bien comme vous que tous ces sondages, forages, achats de terrain, que portent les livres en belle ronde, étaient démesurément grossis. Mais comment soupçonner une pareille impudence? Voilà pourquoi M. le gouverneur répugnait tant à l'idée de m'emmener dans ce voyage électoral… Je n'ai pas voulu avoir d'explication immédiate. Mon pauvre Nabab a bien assez de son élection. Seulement, sitôt rentrés, je lui mettrai sous les yeux tous les détails de ma longue enquête, et, de gré ou de force, je le tirerai de ce repaire. Ils ont fini au-dessous. Le vieux Piedigriggio traverse la place en faisant glisser le coulant de sa longue bourse de paysan qui m'a l'air d'être bien remplie. Marché conclu, je suppose. Adieu vite, mon cher monsieur Joyeuse; rappelez-moi à ces demoiselles, et qu'on me garde une toute petite place autour de la table à ouvrage.