«PAUL DE GÉRY.»

Le tourbillon électoral dont ils avaient été enveloppés en Corse passa la mer derrière eux comme un coup de sirocco, les suivit à Paris, fit courir son vent de folie dans l'appartement de la place Vendôme envahi du matin au soir par l'élément habituel augmenté d'un arrivage constant de petits hommes bruns comme des caroubes, aux têtes régulières et barbues, les uns turbulents, bredouillants et bavards dans le genre de Paganetti, les autres, silencieux, contenus et dogmatiques; les deux types de la race où le climat pareil produit des effets différents. Tous ces insulaires affamés, du fond de leur patrie sauvage se donnaient rendez-vous à la table du Nabab, dont la maison était devenue une auberge, un restaurant, un marché.

Dans la salle à manger, où le couvert restait mis à demeure, il y avait toujours un Corse frais débarqué en train de casser une croûte, avec la physionomie égarée et goulue d'un parent de campagne.

La race hâbleuse et bruyante des agents électoraux est la même partout; ceux-là pourtant se distinguaient par quelque chose de plus ardent, un zèle plus passionné, une vanité dindonnière, chauffée à blanc, le plus petit greffier, vérificateur, secrétaire de mairie, instituteur de village, parlait comme s'il eût eu derrière lui tout un canton, des bulletins de vote plein les poches de sa redingote râpée. Et le fait est que dans les communes corses, Jansoulet avait pu s'en rendre compte, les familles sont si anciennes, parties de si peu, avec tant de ramifications, que tel pauvre diable qui casse des cailloux sur les routes trouve moyen de raccrocher sa parenté aux plus grands personnages de l'île et dispose par là d'une sérieuse influence. Le tempérament national, orgueilleux, sournois, intrigant, vindicatif, venant encore aggraver ces complications, il s'ensuit qu'il faut bien prendre garde où l'on pose le pied dans ces traquenards de fils tendus de l'extrémité d'un peuple à l'autre…

Le terrible, c'est que tous ces gens-là se jalousaient, se détestaient, se querellaient en pleine table à propos de l'élection, croisant des regards noirs, serrant le manche de leurs couteaux à la moindre contestation, parlant très fort tous à la fois, les uns dans le patois génois sonore et dur, les autres dans le français le plus comique, s'étranglant avec des injures rentrées, se jetant à la tête des noms de bourgades inconnues, des dates d'histoires locales qui mettaient tout à coup entre deux couverts deux siècles de haines familiales. Le Nabab avait peur de voir ses déjeuners se terminer tragiquement et tâchait d'apaiser toutes ces violences avec la conciliation de son bon sourire. Mais Paganetti le rassurait. Selon lui, la vendetta, toujours vivante en Corse, n'emploie plus que très rarement et dans les basses classes le stylet et l'escopette. C'est la lettre anonyme qui les remplace. Tous les jours, en effet, on recevait place Vendôme des lettres sans signature dans le genre de celle-ci:

«Monsieur Jansoulet, vous êtes si généreux que je ne peux pas faire à moins de vous signaler le sieur Bornalinco (Ange-Marie), comme un traître gagné aux ennemis de vous; j'en dirai tout différentement de son cousin Bornalinco (Louis-Thomas), dévoué à la bonne cause, etc.»

Ou encore:

«Monsieur Jansoulet, je crains que votre élections n'aboutirait à rien et serait mal fondée pour réussir, si vous continueriez d'employer le nommé Castirla (Josué), du canton d'Omessa, tandis que son parent Luciani, c'est l'homme qu'il vous faut…»

Quoiqu'il eût fini par ne plus lire aucune de ces missives, le pauvre candidat subissait l'ébranlement de tous ces doutes, de toutes ces passions, pris dans un engrenage d'intrigues menues, plein de terreurs, de méfiances, anxieux, fiévreux, les nerfs malades, sentant bien la vérité du proverbe corse: «Si tu veux grand mal à ton ennemi, souhaite-lui une élection dans sa famille.»

On se figure que le livre des chèques et les trois grands tiroirs de la commode en acajou n'étaient pas épargnés par cette trombe de sauterelles dévorantes abattues sur les salons de «Moussiou Jansoulet.» Rien de plus comique que la façon hautaine dont ces braves insulaires opéraient leurs emprunts, brusquement et d'un air de défi. Pourtant ce n'étaient pas eux les plus terribles, excepté pour les boîtes de cigares, qui s'engloutissaient dans leurs poches, à croire qu'ils voulaient tous ouvrir quelque «Civette» en rentrant au pays. Mais de même qu'aux époques de grande chaleur les pluies rougissent et s'enveniment, l'élection avait donne une recrudescence étonnante à la pillerie installée dans la maison. C'étaient des frais de publicité considérables, les articles de Moëssard expédiés en Corse par ballots de vingt mille, de trente mille exemplaires, avec des portraits, des biographies, des brochures, tout le bruit imprimé qu'il est possible de faire autour d'un nom… Et puis toujours le train habituel des pompes aspirantes établies devant le grand réservoir à millions. Ici l'Oeuvre du Bethléem, machine puissante, procédant par coups espacés, pleins d'élans… La Caisse territoriale, aspirateur merveilleux, infatigable, à triple et quadruple corps de pompe, de la force de plusieurs milliers de chevaux; et la pompe Schwalbach, et la pompe Bois-l'Héry, et combien d'autres encore, celles-là énormes, bruyantes, les pistons effrontés, ou bien sourdes, discrètes, aux clapets savamment huilés, aux soupapes minuscules, pompes-bijoux, aussi ténues que ces trompes d'insectes dont la soif fait des piqûres et qui déposent du venin à l'endroit où elles puisent leur vie, mais toutes fonctionnant avec un même ensemble, et devant fatalement amener, sinon une sécheresse complète, du moins une baisse sérieuse de niveau.