Elle était charmante envers moi, toute cette jeunesse, et prenait un malin plaisir à me faire les honneurs de la cave, si souvent et à si grands coups que ma langue commençait à devenir lourde, incertaine; et comme me disaient ces jeunes gens dans leur langage un peu libre: «Mon oncle, vous bafouillez.» Heureusement que le dernier des effendis venait d'arriver et qu'il n'y avait plus personne à annoncer; car, j'avais beau m'en défendre chaque fois que je m'avançais entre les tentures pour jeter un nom à la grande volée, je voyais les lustres des salons tourner en rond avec des centaines de milliers de lumières papillotantes, et les parquets partir de biais glissants et droits comme des montagnes russes. Je devais bafouiller, c'est sûr.

L'air vif de la nuit, quelques ablutions à la pompe de la cour eurent vite raison de ce petit malaise, et, quand j'entrai au vestiaire, il n'en paraissait plus. Je trouvai nombreuse et joyeuse compagnie autour d'une «marquise» au champagne dont toutes mes nièces, en grande tenue, cheveux bouffants et cravates de ruban rose, prenaient très bien leur part malgré des cris, de petites grimaces ravissantes qui ne trompaient personne. Naturellement on parlait du fameux article, un article de Moëssard, à ce qu'il paraît, plein de révélations épouvantables sur toutes sortes de métiers déshonorants qu'aurait faits le Nabab, il y a quinze ou vingt ans, à son premier séjour à Paris.

C'était la troisième attaque de ce genre que le Messager publiait depuis huit jours, et ce gueux de Moëssard avait la malice d'envoyer chaque fois le numéro sous bande place Vendôme.

M. Jansoulet recevait cela le matin avec son chocolat; et à la même heure ses amis et ses ennemis, car un homme comme le Nabab ne saurait être indifférent à aucun, lisaient, commentaient, se traçaient vis-à-vis de lui une ligne de conduite pour ne pas se compromettre. Il faut croire que l'article d'aujourd'hui était bien tapé tout de même; car Jansoulet le cocher nous racontait que tantôt au Bois son maître n'avait pas échangé dix saluts en dix tours de lac, quand ordinairement il ne garde pas plus son chapeau sur sa tête qu'un souverain en promenade. Puis, lorsqu'ils sont rentrés, voilà une autre affaire. Les trois garçons venaient d'arriver à la maison, tout en larmes et consternés, ramenés du collège Bourdaloue par un bon Père, dans l'intérêt même de ces pauvres petits, auxquels on avait donné un congé temporaire pour leur éviter d'entendre au parloir ou dans la cour quelques méchants propos, une allusion blessante. Là-dessus le Nabab s'est mis dans une fureur terrible qui lui a fait démolir un service de porcelaine, et il paraît que sans M. de Géry il serait allé tout d'un pas casser la tête au Moëssard.

«Et qu'il aurait bien fait, dit M. Noël entrant sur ces derniers mots, très animé, lui aussi… Il n'y a pas une ligne de vraie dans l'article de ce coquin. Mon maître n'était jamais venu à Paris avant l'année dernière. De Tunis à Marseille, de Marseille à Tunis, voilà tous ses voyages. Mais cette fripouille de journaliste se venge de ce que nous lui avons refusé vingt mille francs.

—En cela vous avez eu grand tort, fit alors M. Francis, le Francis à Monpavon, ce vieil élégant dont l'unique dent branle au milieu de la bouche à chaque mot qu'il dit, mais que ces demoiselles regardent tout de même d'un oeil favorable à cause de ses belles manières… Oui, vous avez eu tort. Il faut savoir ménager les gens, tant qu'ils peuvent nous servir ou nous nuire. Votre Nabab a tourné trop vite le dos à ses amis après le succès; et de vous à moi, mon cher, il n'est pas assez fort pour se payer de ces coups-là.»

Je crus pouvoir prendre la parole à mon tour:

—Ça, c'est vrai, M. Noël, que votre bourgeois n'est plus le même depuis son élection. Il a adopté un ton, des manières. Avant-hier, à la Territoriale, il nous a fait un branle-bas dont on n'a pas d'idée. On l'entendait crier en plein conseil: «Vous m'avez menti, vous m'avez volé et rendu voleur autant que vous… Montrez-moi vos livres, tas de drôles.» S'il a traité le Moëssard de cette façon, je ne m'étonne plus que l'autre se venge dans son journal.

—Mais, enfin, qu'est-ce qu'il dit cet article, demanda M. Barreau, qui est-ce qui l'a lu?

Personne ne répondit. Plusieurs avaient voulu l'acheter; mais à Paris le scandale se vend comme du pain. A dix heures du matin, il n'y avait plus un numéro du Messager sur la place. Alors une de mes nièces, une délurée, s'il en fut, eut l'idée de chercher dans la poche d'un de ces nombreux pardessus qui garnissaient le vestiaire, bien alignés dans des casiers. Au premier qu'elle atteignit: