«Le voilà! dit l'aimable enfant d'un air de triomphe en tirant un Messager froissé aux plis comme une feuille qu'on vient de lire.

—En voilà un autre!» cria Tom Bois-l'Héry, qui cherchait de son côté. Troisième pardessus, troisième Messager. Et dans tous la même chose; fourré au fond des poches ou laissant dépasser son titre, le journal était partout comme l'article devait être dans toutes les mémoires, et l'on se figurait le Nabab là-haut échangeant des phrases aimables avec ses invités qui auraient pu lui réciter par coeur les horreurs imprimées sur son compte. Nous rîmes tous beaucoup à cette idée; mais il nous tardait de connaître à notre tour cette page curieuse.

—Voyons, père Passajon, lisez-nous ça tout haut.»

C'était le voeu général et j'y souscrivis.

Je ne sais si vous êtes comme moi, mais quand je lis haut, je me gargarise avec ma voix, je fais des nuances et des fioritures, de telle sorte que je ne comprends rien à ce que je dis, comme ces chanteurs à qui le sens des phrases importe peu pourvu que la note y soit… Cela s'appelait «le Bateau de fleurs…» Une histoire assez embrouillée avec des noms chinois, où il était question d'un mandarin très riche, nouvellement passé de 1er classe, et qui avait tenu dans les temps un «bateau de fleurs» amarré tout au bout de la ville près d'une barrière fréquentée par les guerriers… Au dernier mot de l'article, nous n'étions pas plus avancés qu'au commencement. On essayait bien de cligner de l'oeil, de faire le malin; mais, franchement, il n'y avait pas de quoi. Un vrai rébus sans image; et nous serions encore plantés devant, si le vieux Francis, qui décidément est un mâtin pour ses connaissances de toutes sortes, ne nous avait expliqué que cette barrière aux guerriers devait être l'École militaire et que le «bateau de fleurs» n'avait pas un aussi joli nom que ça en bon français. Et ce nom il le dit tout haut malgré les dames… Quelle explosion de cris, de «ah!,» de «oh!,» les uns disant: «Je m'en doutais…» Les autres: «Ça n'est pas possible…»

«Permettez, ajouta Francis, ancien trompette au 9e lanciers, le régiment de Mora et de Monpavon, permettez… Il y a une vingtaine d'années, à mon dernier semestre, j'ai été caserné à l'École militaire, et je me rappelle très bien qu'il y avait près de la barrière un sale bastringue appelé le bal Jansoulet avec un petit garni au dessus et des chambres à cinq sous l'heure où l'on passait entre deux contredanses…

—Vous êtes un infâme menteur, dit M. Noël hors de lui, filou et menteur comme votre maître, Jansoulet n'est jamais venu à Paris avant cette fois.»

Francis était assis un peu en dehors du cercle que nous faisions tous autour de la «marquise,» en train de siroter quelque chose de doux parce que le champagne lui fait mal aux nerfs et puis que ce n'est pas une boisson assez chic. Il se leva gravement, sans quitter son verre, et, s'avançant vers M. Noël, il lui dit d'un air posé:

«Vous manquez de tenue, mon cher. Déjà l'autre soir, chez vous, j'ai trouvé votre ton grossier et malséant. Cela ne sert à rien d'insulter les gens, d'autant que je suis prévôt de salle, et que, si nous menions les choses plus loin, je pourrais vous fourrer deux pouces de fer dans le corps à l'endroit qu'il me plairait; mais je suis bon garçon. Au lieu d'un coup d'épée, j'aime mieux vous donner un conseil dont votre maître pourra tirer profit. Voici ce que je ferais à votre place: j'irais trouver Moëssard et je l'achèterais sans marchander. Hemerlingue lui a donné vingt mille francs pour parler, je lui en offrirais trente mille pour se taire.

—Jamais… jamais…, vociféra M. Noël… J'irai plutôt lui dévisser la tête à ce scélérat de bandit.