Puis ils fondaient en larmes et se pardonnaient généreusement pour recommencer le lendemain.
C'est ainsi qu'ils vivaient, non! qu'ils croupissaient ensemble, rivés au même fer, couchés dans le même ruisseau… C'est cette existence fangeuse, ce sont ces heures misérables qui défilent aujourd'hui devant mes yeux, quand je fredonne le refrain de la Négresse, le bizarre et mélancolique:
Tolocototignan!… Tolocototignan!…
XIII
L'ENLÈVEMENT
C'était un soir, vers neuf heures, au théâtre Montparnasse. Le petit Chose, qui jouait dans la première pièce, venait de finir et remontait dans sa loge. En montant, il se croisa avec Irma Borel qui allait entrer en scène. Elle était rayonnante, tout en velours et en guipure, l'éventail au poing comme Célimène.
«Viens dans la salle, lui dit-elle en passant, je suis en train… je serai très belle.»
Il hâta le pas vers sa loge et se déshabilla bien vite. Cette loge, qu'il partageait avec deux camarades, était un cabinet sans fenêtre, bas de plafond, éclairé au schiste. Deux ou trois chaises de paille formaient l'ameublement. Le long du mur pendaient des fragments de glace, des perruques défrisées, des guenilles à paillettes, velours fanés, dorures éteintes; à terre, dans un coin, des pots de rouge sans couvercle, des houppes à poudre de riz toutes déplumées.
Le petit Chose était là depuis un moment, en train de se désaffubler quand il entendit un machiniste qui l'appelait d'en bas: «Monsieur Daniel! monsieur Daniel!» Il sortit de sa loge et, penché sur le bois humide de la rampe, demanda: «Qu'y a-t-il?» Puis, voyant qu'on ne répondait pas, il descendit, tel qu'il était, à peine vêtu, barbouillé de blanc et de rouge, avec sa grande perruque jaune qui lui tombait sur les yeux.
Au bas de l'escalier, il se heurta contre quelqu'un. «Jacques!» cria-t-il en reculant.