RELIGION! RELIGION! Poème en douze chants PAR EYSSETTE (JACQUES)
C'était si grand que j'en eus comme un vertige. Comprenez cela?… Jacques, mon frère Jacques, un enfant de treize ans, le Jacques des sanglots et des petits pots de colle, faisait: Religion! Religion! poème en douze chants.
Et personne ne s'en doutait! et on continuait à l'envoyer chez les marchands d'herbes avec un panier sous le bras! et son père lui criait plus que jamais: «Jacques, tu es un âne!…»
Ah! pauvre cher Eyssette (Jacques)! comme je vous aurais sauté au cou de bon coeur, si j'avais osé. Mais je n'osai pas… Songez donc!… Religion! Religion! poème en douze chants!… Pourtant la vérité m'oblige à dire que ce poème en douze chants était loin d'être terminé. Je crois même qu'il n'y avait encore de fait que les quatre premiers vers du premier chant; mais vous savez, en ces sortes d'ouvrages la mise en train est toujours ce qu'il y a de plus difficile, et comme disait Eyssette (Jacques) avec beaucoup de raison: «Maintenant que j'ai mes quatre premiers vers, le reste n'est rien; ce n'est qu'une affaire de temps[2].»
Ce reste qui n'était rien qu'une affaire de temps, jamais Eyssette (Jacques) n'en put venir à bout… Que voulez-vous? les poèmes ont leurs destinées; il paraît que la destinée de Religion! Religion! poème en douze chants, était de ne pas être en douze chants du tout. Le poète eut beau faire, il n'alla jamais plus loin que les quatre premiers vers. C'était fatal. A la fin, le malheureux garçon, impatienté, envoya son poème au diable et congédia la Muse (on disait encore la Muse en ce temps-là). Le jour même, ses sanglots le reprirent et les petits pots de colle reparurent devant le feu… Et le cahier rouge?… Oh! le cahier rouge, il avait sa destinée aussi, celui-là.
[Footnote 2: Les voici, ces quatre vers. Les voici tels que je les ai vus ce soir-là, moulés en belle ronde, à la première page du cahier rouge:
Religion! Religion!
Mot sublime! Mystère!
Voix touchante et solitaire.
Compassion! Compassion!
Ne riez pas, cela lui avait coûté beaucoup de mal.]
Jacques me dit: «Je te le donne, mets-y ce que tu voudras.» Savez-vous ce que j'y mis, moi?.. Mes poésies, parbleu! les poésies du petit Chose. Jacques m'avait donné son mal.
Et maintenant, si le lecteur le veut bien, pendant que le petit Chose est en train de cueillir des rimes, nous allons d'une enjambée franchir quatre ou cinq années de sa vie. J'ai hâte d'arriver à un certain printemps de 18…, dont la maison Eyssette n'a pas encore aujourd'hui perdu le souvenir; on a comme cela des dates dans les familles.