Du reste, ce fragment de ma vie que je passe sous silence, le lecteur ne perdra rien à ne pas le connaître. C'est toujours la même chanson, des larmes et de la misère! les affaires qui ne vont pas, des loyers en retard, des créanciers qui font des scènes, les diamants de la mère vendus, l'argenterie au mont-de-piété, les draps de lit qui ont des trous, les pantalons qui ont des pièces; des privations de toutes sortes, des humiliations de tous les jours, l'éternel «comment ferons-nous demain?» le coup de sonnette insolent des huissiers, le concierge qui sourit quand on passe, et puis les emprunts, et puis les protêts, et puis… et puis…

Nous voilà donc en 18…

Cette année-là, le petit Chose achevait sa philosophie.

C'était, si j'ai bonne mémoire; un jeune garçon très prétentieux, se prenant tout à fait au sérieux comme philosophe et aussi comme poète; du reste pas plus haut qu'une botte et sans un poil de barbe au menton.

Or, un matin que ce grand philosophe de petit Chose se disposait à aller en classe, M. Eyssette père l'appela dans le magasin et, sitôt qu'il le vit entrer, lui fit de sa voix brutale:

«Daniel, jette tes livres, tu ne vas plus au collège.»

Ayant dit cela, M. Eyssette père se mit à marcher à grands pas dans le magasin, sans parler. Il paraissait très ému, et le petit Chose aussi, je vous assure… Après un long moment de silence, M. Eyssette père reprit la parole:

«Mon garçon, dit-il, j'ai une mauvaise nouvelle à t'apprendre, oh! bien mauvaise… nous allons être obligés de nous séparer tous, voici pourquoi.»

Ici, un grand sanglot, un sanglot déchirant retentit derrière la porte entrebâillée.

«Jacques, tu es un âne!» cria M. Eyssette sans se retourner, puis il continua: