«Quand nous sommes venus à Lyon, il y a six ans, ruinés par les révolutionnaires, j'espérais, à force de travail, arriver à reconstruire notre fortune; mais le démon s'en mêle! Je n'ai réussi qu'à nous enfoncer jusqu'au cou dans les dettes et dans la misère… A présent, c'est fini, nous sommes embourbés… Pour sortir de là, nous n'avons qu'un parti à prendre, maintenant que vous voilà grandis: vendre le peu qui nous reste et chercher notre vie chacun de notre côté.»

Un nouveau sanglot de l'invisible Jacques vint interrompre M. Eyssette; mais il était tellement ému lui-même qu'il ne se fâcha pas. Il fit seulement signe à Daniel de fermer la porte, et, la porte fermée, il reprit:

«Voici donc ce que j'ai décidé: jusqu'à nouvel ordre, ta mère va s'en aller vivre dans le Midi, chez son frère, l'oncle Baptiste. Jacques restera à Lyon; il a trouvé un petit emploi au mont-de-piété. Moi, j'entre commis voyageur à la Société vinicole… Quant à toi, mon pauvre enfant, il va falloir aussi que tu gagnes ta vie… Justement, je reçois une lettre du recteur qui te propose une place de maître d'étude; tiens, lis!»

Le petit Chose prit la lettre.

«D'après ce que je vois, dit-il tout en lisant, je n'ai pas de temps à perdre.

—Il faudrait partir demain.

—C'est bien, je partirai…»

Là-dessus le petit Chose replia la lettre et la rendit à son père d'une main qui ne tremblait pas. C'était un grand philosophe, comme vous voyez.

A ce moment, Mme Eyssette entra dans le magasin, puis Jacques timidement derrière elle… Tous deux s'approchèrent du petit Chose et l'embrassèrent en silence; depuis la veille ils étaient au courant de ce qui se passait.

«Qu'on s'occupe de sa malle! fit brusquement M. Eyssette, il part demain matin par le bateau.»