Et voilà la porte qui se referme doucement, doucement, comme elle s'était ouverte. Par malheur, un pan de robe noire se trouve pris dans la rainure; et ce pan de robe qui passe, de son lit le petit Chose l'aperçoit…

Du coup son coeur bondit; ses yeux s'allument, et, se dressant sur son coude, il se met à crier bien fort: «Mère! Mère! pourquoi ne venez-vous pas m'embrasser?…»

Aussitôt la porte s'ouvre. La petite robe noire—qui n'y peut plus tenir—se précipite dans la chambre; mais au lieu d'aller vers le lit, elle va droit à l'autre bout de la pièce, les bras ouverts, en appelant:

«Daniel! Daniel!

—Par ici, mère…, crie le petit Chose, qui lui tend les bras en riant… Par ici: vous ne me voyez donc pas?…»

Et alors Mme Eyssette, à demi tournée vers le lit, tâtonnant dans l'air autour d'elle avec ses mains qui tremblent, répond d'une voix navrante:

«Hélas! non! mon cher trésor, je ne te vois pas… Jamais plus je ne te verrai… Je suis aveugle!»

En entendant cela, le petit Chose pousse un grand cri et tombe à la renverse sur son oreiller…

Certes, qu'après vingt ans de misères et de souffrances, deux enfants morts, son foyer détruit, son mari loin d'elle, la pauvre mère Eyssette ait ses yeux divins tout brûlés par les larmes comme les voilà, il n'y a rien là-dedans de bien extraordinaire… Mais pour le petit Chose, quelle coïncidence avec son rêve! Quel dernier coup terrible la destinée lui tenait en réserve! Est-ce qu'il ne va pas en mourir de celui-là?…

Eh bien, non!… le petit Chose ne mourra pas. Il ne faut pas qu'il meure. Derrière lui que deviendrait la pauvre mère aveugle? Où trouverait-elle des larmes pour pleurer ce troisième fils? Que deviendrait le père Eyssette, cette victime de l'honneur commercial, ce Juif errant de la viniculture, qui n'a pas même le temps de venir embrasser son enfant malade, ni de porter une fleur à son enfant mort? Qui reconstruirait le foyer, ce beau foyer de famille où les deux vieux viendront un jour chauffer leurs pauvres mains glacées?… Non! non! le petit Chose ne veut pas mourir. Il se cramponne à la vie, au contraire, et de toutes ses forces… On lui a dit que, pour guérir plus vite, il ne fallait pas penser, il ne pense pas; qu'il ne fallait pas parler, il ne parle pas; qu'il ne fallait pas pleurer, il ne pleure pas… C'est plaisir de le voir dans son lit, l'air paisible, les yeux ouverts, jouant pour se distraire avec les glands de l'édredon. Une vraie convalescence de chanoine…