«Ne vous en allez pas, Camille, je vous en prie… Ne me laissez pas seul. Comment voulez-vous que je dorme avec le gros chagrin que j'ai?
—Si, Daniel, il le faut… Il faut que vous dormiez… Vous avez besoin de repos; le médecin l'a dit… Voyons! soyez raisonnable, fermez les yeux et ne pensez à rien… Tantôt je viendrai vous voir encore; et, si vous avez dormi, je resterai bien longtemps.
—Je dors… je dors…», dit le petit Chose en fermant les yeux. Puis se ravisant: «Encore un mot, Camille!… Quelle est donc cette petite robe noire que j'ai aperçue ici tout à l'heure?
—Une robe noire!…
—Mais oui! vous savez bien! cette petite robe noire qui travaillait là-bas avec vous, près de la fenêtre… Maintenant, elle n'y est plus… Mais tout à l'heure je l'ai vue, j'en suis sûr…
—Oh! non! Daniel, vous vous trompez… J'ai travaillé ici toute la matinée avec Mme Tribou, votre vieille amie, Mme Tribou, vous savez! celle que vous appeliez la dame de grand mérite. Mais Mme Tribou n'est pas en noir… elle a toujours sa même robe verte… Non! sûrement, il n'y a pas de robe noire dans la maison… Vous avez dû rêver cela… Allons! Je m'en vais… Dormez bien…»
Là-dessus, Camille Pierrotte s'encourt vite, toute confuse et le feu aux joues, comme si elle venait de mentir.
Le petit Chose reste seul; mais il n'en dort pas mieux. La machine aux fins rouages fait le diable dans sa cervelle. Les fils de soie se croisent, s'enchevêtrent… Il pense à son bien-aimé qui dort dans l'herbe de Montmartre; il pense aux yeux noirs aussi, à ces belles lumières sombres que la Providence semblait avoir allumées exprès pour lui et qui maintenant…
Ici, la porte de la chambre s'entrouvre doucement, doucement, comme si quelqu'un voulait entrer; mais presque aussitôt on entend Camille Pierrotte dire à voix basse:
«N'y allez pas… L'émotion va le tuer, s'il se réveille…»