Le soir, à la récréation de quatre heures, il vint vers moi, et me remit, toujours souriant, toujours muet, le cahier du règlement ouvert à la page 12: Devoirs du maître envers les élèves.
Je compris qu'il ne fallait plus raconter d'histoires et je n'en racontai plus jamais.
Pendant quelques jours, mes petits furent inconsolables. Jean Lapin leur manquait; et cela me crevait le coeur de ne pouvoir le leur rendre. Je les aimais tant, si vous saviez, ces gamins-là! Jamais nous ne nous quittions… Le collège était divisé en trois quartiers très distincts: les grands, les moyens, les petits; chaque quartier avait sa cour, son dortoir, son étude. Mes petits étaient donc à moi, bien à moi. Il me semblait que j'avais trente-cinq enfants.
A part ceux-là, pas un ami. M. Viot avait beau me sourire, me prendre par le bras aux récréations, me donner des conseils au sujet du règlement, je ne l'aimais pas, je ne pouvais pas l'aimer; ses clefs me faisaient trop peur. Le principal, je ne le voyais jamais. Les professeurs méprisaient le petit Chose et le regardaient du haut de leur toque. Quant à mes collègues, la sympathie que l'homme aux clefs paraissait me témoigner me les avait aliénés; d'ailleurs, depuis ma présentation aux sous-officiers, je n'étais plus retourné au café Barbette, et ces braves gens ne me le pardonnaient pas.
Il n'y avait pas jusqu'au portier Cassagne et au maître d'armes Roger qui ne fussent pas contre moi. Le maître d'armes surtout semblait m'en vouloir terriblement. Quand je passais à côté de lui, il frisait sa moustache d'un air féroce et roulait de gros yeux, comme s'il eût voulu sabrer un cent d'Arabes. Une fois il dit très haut à Cassagne, en me regardant, qu'il n'aimait pas les espions. Cassagne ne répondit pas; mais je vis bien à son air qu'il ne les aimait pas non plus… De quels espions s'agissait-il?… Cela me fit beaucoup penser.
Devant cette antipathie universelle, j'avais pris bravement mon parti. Le maître des moyens partageait avec moi une petite chambre, au troisième étage, sous les combles; c'est là que je me réfugiais pendant les heures de classe. Comme mon collègue passait tout son temps au café Barbette, la chambre m'appartenait; c'était ma chambre, mon chez moi.
A peine rentré, je m'enfermais à double tour, je traînais ma malle—il n'y avait pas de chaise dans ma chambre—devant un vieux bureau criblé de taches d'encre et d'inscriptions au canif, j'étalais dessus tous mes livres, et à l'ouvrage.
Alors on était au printemps… Quand je levais la tête, je voyais le ciel tout bleu et les grands arbres de la cour déjà couverts de feuilles. Au-dehors pas de bruit. De temps en temps la voix monotone d'un élève récitant sa leçon, une exclamation de professeur en colère, une querelle sous le feuillage entre moineaux…; puis, tout rentrait dans le silence, le collège avait l'air de dormir.
Le petit Chose, lui, ne dormait pas. Il ne rêvait pas même, ce qui est une adorable façon de dormir. Il travaillait, travaillait sans relâche, se bourrant de grec et de latin à se faire sauter la cervelle.
Quelquefois, au plein coeur de son aride besogne, un doigt mystérieux frappait à la porte.