«Qui est là?

—C'est moi, la Muse, ton ancienne amie, la femme du cahier rouge, ouvre-moi vite, petit Chose.»

Mais le petit Chose se gardait d'ouvrir. Il s'agissait bien de la Muse, ma foi!

Au diable le cahier rouge! L'important pour le quart d'heure était de faire beaucoup de thèmes grecs, de passer licencié, d'être nommé professeur, et de reconstruire au plus vite un beau foyer tout neuf pour la famille Eyssette.

Cette pensée que je travaillais pour la famille me donnait un grand courage et me rendait la vie plus douce. Ma chambre elle-même en était embellie…. Oh! mansarde, chère mansarde, quelles belles heures j'ai passées entre tes quatre murs! Comme j'y travaillais bien! Comme je m'y sentais brave!…

Si j'avais quelques bonnes heures, j'en avais de mauvaises aussi. Deux fois par semaine, le dimanche et le jeudi, il fallait mener les enfants en promenade. Cette promenade était un supplice pour moi.

D'habitude nous allions à la Prairie, une grande pelouse qui s'étend comme un tapis au pied de la montagne, à une demi-lieue de la ville. Quelques gros châtaigniers, trois ou quatre guinguettes peintes en jaune, une source vive courant dans le vert, faisaient l'endroit charmant et gai pour l'oeil…. Les trois études s'y rendaient séparément; une fois là, on les réunissait sous la surveillance d'un seul maître qui était toujours moi. Mes deux collègues allaient se faire régaler par des grands dans les guinguettes voisines, et comme on ne m'invitait jamais, je restais pour garder les élèves…. Un dur métier dans ce bel endroit!

Il aurait fait si bon s'étendre sur cette herbe verte, dans l'ombre des châtaigniers, et se griser de serpolet, en écoutant chanter la petite source!… Au lieu de cela, il fallait surveiller, crier, punir… J'avais tout le collège sur les bras. C'était terrible…

Mais le plus terrible encore, ce n'était pas de surveiller les élèves à la Prairie, c'était de traverser la ville avec ma division, la division des petits. Les autres divisions emboîtaient le pas à merveille et sonnaient des talons comme de vieux grognards! cela sentait la discipline et le tambour. Mes petits, eux, n'entendaient rien à toutes ces belles choses. Ils n'allaient pas en rang, se tenaient par la main et jacassaient le long de la route. J'avais beau leur crier: «Gardez vos distances!» Ils ne me comprenaient pas et marchaient tout de travers.

J'étais assez content de ma tête de colonne. J'y mettais les plus grands, les plus sérieux, ceux qui portaient la tunique; mais à la queue, quel gâchis! quel désordre! Une marmaille folle, des cheveux ébouriffés, des mains sales, des culottes en lambeaux! Je n'osais pas les regarder.