Les élèves comprirent qu'il s'agissait de faire une niche au bancal, et la division se mit à filer d'un train d'enfer.

De temps en temps on se retournait pour voir si Bamban pouvait suivre, et on riait de l'apercevoir là-bas, bien loin, gros comme le poing trottant dans la poussière de la route, au milieu des marchands de gâteaux et de limonade.

Cet enragé-là arriva à la Prairie presque en même temps que nous.
Seulement il était pâle de fatigue et tirait la jambe à faire pitié.

J'en eus le coeur touché, et, un peu honteux de ma cruauté, je l'appelai près de moi doucement.

Il avait une petite blouse fanée, à carreaux rouges, la blouse du petit
Chose, au collège de Lyon.

Je la reconnus tout de suite, cette blouse, et dans moi-même je me disais: «Misérable, tu n'as pas honte? Mais c'est toi, le petit Chose que tu t'amuses à martyriser ainsi.» Et, plein de larmes intérieures, je me mis à aimer de tout mon coeur ce pauvre déshérité.

Bamban s'était assis par terre à cause de ses jambes qui lui faisaient mal. Je m'assis près de lui. Je lui parlai…. Je lui achetai une orange…. J'aurais voulu lui laver les pieds.

A partir de ce jour, Bamban devint mon ami. J'appris sur son compte des choses attendrissantes….

C'était le fils d'un maréchal-ferrant qui, entendant vanter partout les bienfaits de l'éducation, se saignait les quatre membres, le pauvre homme! pour envoyer son enfant demi-pensionnaire au collège. Mais, hélas! Bamban n'était pas fait pour le collège, et il n'y profitait guère.

Le jour de son arrivée, on lui avait donné un modèle de bâtons en lui disant: «Fais des bâtons!» Et depuis un an, Bamban, faisait des bâtons. Et quels bâtons, grand Dieu!… tortus, sales, boiteux, clopinants, des bâtons de Bamban!…