Personne ne s'occupait de lui. Il ne faisait spécialement partie d'aucune classe; en général, il entrait dans celle qu'il voyait ouverte. Un jour, on le trouva en train de faire ses bâtons dans la classe de philosophie…. Un drôle d'élève ce Bamban!
Je le regardais quelquefois à l'étude, courbé en deux sur son cahier, suant, soufflant, tirant la langue, tenant sa plume à pleines mains et appuyant de toutes ses forces, comme s'il eût voulu traverser la table…. A chaque bâton il reprenait de l'encre, et à la fin de chaque ligne, il rentrait sa langue et se reposait en se frottant les mains.
Bamban travaillait de meilleur coeur maintenant que nous étions amis….
Quand il avait terminé une page, il s'empressait de gravir ma chaire à quatre pattes et posait son chef-d'oeuvre devant moi, sans parler.
Je lui donnais une petite tape affectueuse en lui disant: «C'est très bien!» C'était hideux, mais je ne voulais pas le décourager.
De fait, peu à peu, les bâtons commençaient à marcher plus droit, la plume crachait moins, et il y avait moins d'encre sur les cahiers…. Je crois que je serais venu à bout de lui apprendre quelque chose; malheureusement, la destinée nous sépara. Le maître des moyens quittait le collège. Comme la fin de l'année était proche, le principal ne voulut pas prendre un nouveau maître. On installa un rhétoricien à barbe dans la chaire des petits, et c'est moi qui fus chargé de l'étude des moyens.
Je considérai cela comme une catastrophe.
D'abord les moyens m'épouvantaient. Je les avais vus à l'oeuvre les jours de Prairie, et la pensée que j'allais vivre sans cesse avec eux me serrait le coeur.
Puis il fallait quitter mes petits, mes chers petits que j'aimais tant…. Comment serait pour eux le rhétoricien à barbe?… Qu'allait devenir Bamban? J'étais réellement malheureux.
Et mes petits aussi se désolaient de me voir partir. Le jour où je leur fis ma dernière étude, il y eut un moment d'émotion quand la cloche sonna…. Ils voulurent tous m'embrasser. Quelques-uns même, je vous assure, trouvèrent des choses charmantes à me dire.