Eux ne pensent plus à moi, j'imagine. Ils ne se souviennent plus du petit Chose, ni de ce beau lorgnon qu'il avait acheté pour se donner l'air plus grave….
Mes anciens élèves sont des hommes maintenant, des hommes sérieux.
Soubeyrol doit être notaire quelque part, là-haut, dans les Cévennes;
Veillon (cadet), greffier au tribunal; Loupi, pharmacien, et Bouzanquet,
vétérinaire. Ils ont des positions, du ventre, tout ce qu'il faut.
Quelquefois, pourtant, quand ils se rencontrent au cercle ou sur la place de l'église, ils se rappellent le bon temps du collège, et alors peut-être il leur arrive de parler de moi.
«Dis donc, greffier, te souviens-tu du petit Eyssette, notre pion de Sarlande, avec ses longs cheveux et sa figure de papier mâché? Quelle bonnes farces nous lui avons faites!»
C'est vrai, messieurs. Vous lui avez fait de bonnes farces, et votre ancien pion ne les a pas encore oubliées….
Ah! le malheureux pion! vous a-t-il assez fait rire! L'avez-vous fait assez pleurer!… Oui, pleurer!… Vous l'avez fait pleurer, et c'est ce qui rendait vos farces bien meilleures….
Que de fois, à la fin d'une journée de martyre, le pauvre diable, blotti dans sa couchette, a mordu sa couverture pour que vous n'entendiez pas ses sanglots!…
C'est si terrible de vivre entouré de malveillance, d'avoir toujours peur, d'être toujours sur le qui-vive, toujours méchant, toujours armé, c'est si terrible de punir—on fait des injustices malgré soi—si terrible de douter, de voir partout des pièges, de ne pas manger tranquille, de ne pas dormir en repos, de se dire toujours, même aux minutes de trêve: «Ah! mon Dieu!… Qu'est-ce qu'ils vont me faire, maintenant?»
Non, vivrait-il cent ans, le pion Daniel Eyssette n'oubliera jamais tout ce qu'il souffrit au collège de Sarlande, depuis le triste jour où il entra dans l'étude des moyens.
Et pourtant—je ne veux pas mentir—j'avais gagné quelque chose à changer d'étude: maintenant je voyais les yeux noirs.