Deux fois par jour, aux heures de récréation, je les apercevais de loin travaillant derrière une fenêtre du premier étage qui donnait sur la cour des moyens…. Ils étaient là, plus noirs, plus grands que jamais, penchés du matin jusqu'au soir sur une couture interminable; car les yeux noirs cousaient, ils ne se lassaient pas de coudre. C'était pour coudre, rien que pour coudre, que la vieille fée aux lunettes les avait pris aux Enfants trouvés—car les yeux noirs ne connaissaient ni leur père ni leur mère—, et, d'un bout à l'autre de l'année, ils cousaient, cousaient sans relâche, sous le regard implacable de l'horrible fée aux lunettes, filant sa quenouille à côté d'eux.
Moi, je les regardais. Les récréations me semblaient trop courtes. J'aurais passé ma vie sous cette fenêtre bénie derrière laquelle travaillaient les yeux noirs. Eux aussi savaient que j'étais là. De temps en temps ils se levaient de dessus leur couture, et le regard aidant, nous nous parlions,—sans nous parler.
«Vous êtes bien malheureux, monsieur Eyssette?
—Et vous aussi, pauvres yeux noirs?
—Nous, nous n'avons ni père ni mère.
—Moi, mon père et ma mère sont loin.
—La fée aux lunettes est terrible, si vous saviez.
—Les enfants me font bien souffrir, allez.
—Courage, monsieur Eyssette.
—Courage, beaux yeux noirs.»