Ce fut seulement près du feu de son petit salon que le froid glacial causé par cette sotte aventure se dissipa, et bientôt nous n'y aurions plus pensé, sans la voix éclatante et les gros rires de la signora qu'on entendait dans la cuisine raconter à sa bonne comment elle avait secoué cette espèce de choulato!… Le couvert mis, le souper préparé, elle vint s'asseoir au milieu de nous, sans châle, sans chapeau ni voile, et je pus la regarder à mon aise. Elle n'était plus belle. La figure carrée, le menton large, épaissi, les cheveux grisonnants et gros, surtout l'expression vulgaire de la bouche contrastaient singulièrement avec l'éternelle et banale rêverie des yeux. Les deux coudes appuyés sur la table, familière et avachie, elle se mêlait à la conversation sans perdre un instant de vue son assiette. Juste au-dessus de sa tête, fier parmi les mélancoliques vieilleries du salon, un grand portrait signé d'un nom illustre s'avançait de l'ombre: c'était Maria Assunta à vingt ans. Le costume de pourpre vive, le blanc laiteux de la guimpe plissée, l'or brillant des bijoux abondants et faux faisaient magnifiquement ressortir l'éclat d'un teint de soleil, l'ombre veloutée des cheveux épais plantés bas sur le front et qu'un duvet presque imperceptible rattachait à la ligne superbe et droite, des sourcils. Comment cette exubérance de beauté et de vie avait-elle pu arriver à tant de vulgarité?… Et curieusement, pendant que la Transtévérine parlait, j'interrogeais sur la toile son beau regard profond et doux.
La chaleur de la table l'avait mise de bonne humeur. Pour ranimer le poète, à qui son insuccès mêlé de gloire serrait doublement le cœur, elle lui donnait de grandes claques dans le dos, riait la bouche pleine, disant en son affreux jargon que ce n'était pas la peine pour si peu de se flanquer la tête en bas du campanile del domo.
«Pas vrai il cato?» ajoutait-elle en se tournant vers le vieux matou perclus de rhumatismes qui ronflait devant le feu. Puis tout à coup, au milieu d'une discussion intéressante, elle criait à son mari d'une voix bête et brutale comme un coup d'escopette:
«Hé! l'artiste…, la lampo qui filo!»
Vivement le malheureux s'interrompait pour remonter la lampe, humble, soumis, attentif à éviter la scène qu'il craignait et que malgré tout il n'évita pas.
En revenant du théâtre, nous nous étions arrêtés à la Maison d'or pour prendre une bouteille de vin fin dont on devait arroser l'estoufato. Tout le temps de la route, Maria Assunta l'avait portée religieusement sous son châle et posée, en arrivant, sur la table où elle la couvait d'un œil attendri, car les Romaines aiment le bon vin. Deux ou trois fois déjà, se méfiant des distractions de son mari et de ses grands bras, elle lui avait dit:
«Prends garde à la boteglia…, tu vas la casser.»
Enfin, en allant à la cuisine retirer elle-même le fameux estoufato, elle lui cria encore:
«Surtout ne casse pas la boteglia.»
Malheureusement, dès que sa femme ne fut plus là, le poëte en profita pour parler de l'art, du théâtre, du succès, si librement, avec tant de verve et d'abondance que… patatras!… À un geste plus éloquent que les autres, voilà la bouteille mirifique en mille pièces au milieu du salon. Jamais je n'ai vu un saisissement pareil. Il s'arrêta court, devint très-pâle… En même temps, le contralto d'Assunta, gronda dans la pièce à côté, et l'Italienne apparut sur la porte, les yeux en feu, la lèvre gonflée de colère, toute rouge de la chaleur des fourneaux.